Grève des cerveaux

Les grèves de la SNCF énervent beaucoup de monde, à commencer par ceux qui sont obligés d'y recourir pour se faire entendre. Malheureusement, tous ces désagréments resteront vains, tant que les médias feront un travail pitoyable quand il s'agit d'informer sur les raisons des mouvements de grève. Examinons par exemple ce reportage-gag de la Radio Télévision Suisse.


Michel Beuret est le successeur de Jean-Philippe Schaller, l'inénarrable et incompétent correspondant de la RTS à Paris. Et à en croire son reportage calamiteux diffusé le 16 juin 2014 au journal de 19h30, c'est Jean-Philippe lui-même qui lui appris toutes les (grosses) ficelles du métier. En effet, ces deux minutes sont un modèle de non-information qui ne parle de la grève que parce que ça gêne les bacheliers. Voici quelques extraits consternants.

Sixième jour de grève pour les chemins de fer français. Aujourd'hui encore, un train sur deux circule. Le ras-le-bol monte.

En effet, dès les premières secondes, le ras-le-bol monte en moi quand j'entends une fois de plus un journaliste s'intéresser davantage aux trains qui ne circulent pas qu'aux raisons pour lesquelles ils ne circulent pas. Mais le ras-le-bol n'a pas fini de monter - loin s'en faut ! - car on enchaîne immédiatement avec les sempiternels et inutiles micro-trottoirs d'usagers mécontents. D'abord, une première usagère de la SNCF nous sert le grand classique de la prise d'otage (mais sans le syndrome de Stockholm).

On est tous en otage. Il y en a qui risquent leur travail, il y en a qui perdent des journées de travail, il y en a qui prennent sur leurs congés durement acquis.

Il y en a qui risquent leur travail, en effet, mais cette usagère ne pense bien sûr pas aux cheminots qui font la grève, mais uniquement à sa gueule. Et pendant que certains se battent pour leurs emplois, leurs conditions de travail, leur futur et celui de leurs enfants, d'autres se prennent pour des Che Guevara du dimanche en leurs jours de congé «durement acquis»... Une seconde usagère enchaîne avec des propos d'une vacuité affligeante, aussi bien pour elle que pour le journaliste qui les a inclus dans son reportage :

Ils ont pas assez de droits et ils ont peur de les perdre. Avec des actions comme ça, ils sont sûrs de les perdre deux fois plus.

Mais je ne devrais peut-être pas jeter la pierre sur les usagers ignorants, tant les journalistes censés les informer sont d'une incompétence vertigineuse. Et dans ce domaine, notre journaliste du jour semble jouer dans l'élite :

L'enjeu de la grève demeure flou : une réforme d'Etat pour regrouper la SNCF, les trains, et le réseau du rail, tous deux surendettés. 14% de grévistes y voient un plan d'économie, tandis que 80% des cheminots travaillent et font face, aujourd'hui surtout, premier jour de bac.

L'enjeu de la grève était flou avant ce reportage, et force est de constater qu'il va le rester encore un moment... Deux phrases, deux chiffres tombés de nulle part et balancés en vrac : voilà ce qui est censé servir d'analyse pour comprendre de quoi il retourne. Chapeau, l'artiste. Le reste du reportage est l'avenant et ne nous apprend rien de plus. Cela dit, tout bon gag a besoin d'une bonne chute, et ce reportage n'échappe pas à la règle. Alors, accrochez-vous, c'est parti :

Un bachelier : D'un côté, c'est plutôt bien réussi, parce que c'est comme ça qu'ils font, enfin... Ce qu'ils veulent faire entendre, c'est comme ça qu'ils peuvent le faire entendre. Ça leur donne de l'importance.

Le journaliste : Et qu'est-ce qu'ils veulent faire, justement ?

Le bachelier : Ben je ne sais pas, justement. Je ne me suis pas renseigné sur le sujet.

Le journaliste, en voix-off : Ce lycéen est loin d'être le seul à ne pas comprendre. Les manœuvres syndicales semblent avant tout politiques, à la veille d'un autre examen, celui de la réforme ferroviaire devant l'assemblée.

Eh oui, le reportage se termine sur ce final hallucinant : le journaliste persiste et signe et insistant lourdement sur le fait qu'il est en train de ne pas faire le travail pour lequel on le paie et qu'il n'en sait pas plus qu'un simple lycéen qui ne s'est pas renseigné sur le sujet. En substance, l'intégralité de ce reportage aurait pu être résumé en une phrase de la part du journaliste : "Je n'ai pas compris ce que je suis censé expliquer aux gens." Bref, encore deux minutes d'antenne gâchées, grâce au nouveau correspondant de la RTS à Paris, visiblement aussi incompétent que son prédécesseur.



Le reportage dans son intégralité :


2 commentaires

dimanche 17 août 2014 @ 21:02 Beuret a dit : #1

M. Brigante,
j'ai lu avec retard votre commentaire concernant mon sujet diffusé sur la grève SNCF au début de l'été. Tout le monde a le droit de s'exprimer, bien sûr, surtout un esprit comme le vôtre, si grand qu'il a besoin d'un bonnet pour le contenir.
Le ton de votre commentaire à mon égard (et celui de mon prédécesseur) me semble cependant bien contradictoire avec votre envie affichée, si je vous lis, "d’échanger et de s’enrichir au contact des autres".
Mais formellement, si je reprends vos mots, l'idée qu'un "jet d’Encre" puisse "germer" afin "d'apporter sa pierre" – comme vous l'écrivez - me paraît une alchimie bien audacieuse. Mais j'imagine que cette phrase a dû faire sous le bonnet l'objet de douloureuses réflexions.
Si mon reportage était loin d'être parfait, je vous l'accorde, je n'ai pas la prétention de l'être. Mais pour avoir un peu d'expérience dans la vie, je sais à vous lire que vous, vous en manquez. Sans quoi, vous auriez eu quelque retenue à me traiter (ainsi que mon prédécesseur Jean-Philippe Schaller) « d'inénarrables incompétents ».
Au reste, si la réponse concernant l'origine de cette grève était si simple à donner, que ne l'avez-vous fait ? Au lieu d'infliger à vos pauvres (et rares) lecteurs, la lecture fastidieuse de votre opuscule.
Lorsqu'on a un peu d'expérience on se renseigne sur les personnes qu'on prétend assassiner. Or vous ne savez visiblement rien de mon confrère, et puisque c'est moi qui vous répond, vous ne savez rien de moi non plus. Les sources de votre blog se limitent visiblement à ce que la Toile peut bien vomir, avant d'être trituré et régurgité à la sauce de vos présomptions et de vos préjugés.
Si vous aviez un brin d'indulgence envers autrui et la curiosité que vous prétendez, M. Brigante, vous sauriez que je suis correspondant à Paris depuis un an. Oh ! Je ne cherche pas d'excuse. Je connais très bien la France. J'y ai ma famille. J'ai enseigné au baccalauréat (Histoire/Géo, Français) et je lis Le Monde depuis avant votre naissance où j'ai même publié. Si vous aviez eu cette curiosité indispensable, vous sauriez que je suis journaliste depuis 24 ans - dont 18 en presse écrite - que j'ai consacré 15 ans de ma vie au reportage dans des pays en guerre, que je suis membre du jury du Prix Bayeux des Correspondants de guerre depuis des années, que je me suis battu plus de dix ans dans les syndicats de journalistes pour défendre l'éthique de notre profession, ses conditions de salaire et de travail, que j'ai co-fondé « Info-en-Danger » avec mon ami Christian Campiche et quelques amis, que je participe à une plateforme mondiale pour la défense du journalisme d'investigation que j'ai pratiqué longtemps, que j'enseigne depuis plus de dix ans le reportage dans des écoles de journalisme, que j'ai reçu quelques prix dans mon métier, et que, eh oui, j'ai même écrit des livres, dont un best-seller mondial traduit en dix langues.
Mais Mister Brigante, lui, a la science infuse ! Pour lui, nous sommes « d'inénarrables incompétents ». Coluche ne disait-il pas que "de l'intelligence, on pense toujours en avoir assez, vu qu' c'est avec ça qu'on juge"...

Ne vous est-il pas venu à l'esprit qu'habitant Paris et vivant dans un pays paralysé depuis des jours, j'ai pu tenter d'obtenir les informations qui vous ont tant manquées au point de régurgiter comme vous l'avez fait? Que les syndicats de la SNCF, responsables en effet d'un surcroit de stress pour 600'000 bacheliers se sont montrés incapables de communiquer ? Que ces syndicats représentent un pourcentage minuscule d'employés de la SNCF ? ne vous est-il pas passé par la tête que cette grève pouvait effectivement être abusive ? Que beaucoup d'employés de la SNCF à qui j'ai parlé y étaient opposés mais craignant des représailles intra-syndicales ont témoigné sous anonymat? que si mes confrères français n'ont pas non plus expliqué cette grève c'est que ses motifs étaient peut-être inavouables, en effet, car politiques?
Sinon, une fois encore, pourquoi n'avez-vous pas été capable vous-même de donner cette explication ? Vous critiquez l'absence d'information mais vous n'en donnez aucune.

Et quand bien même il m'arriverait parfois - comme d'autres de mes confrères - de passer à côté d'une information, ne vous vient-il pas à l'esprit que mon rythme de travail, mes impératifs de production, des contraintes techniques (dont vous ignorez tout), des changements de cap en cours de journée et le temps qui manque parfois en télévision peut conduire à de l'imperfection? Dans les vies de marathoniens que nous avons, où nous sacrifions à notre métier, commettre parfois des erreurs fait-il de nous des "inénarrables incompétents"? Qui est incompétent, posez-vous la question si vous en êtes capable.
Vous vous êtes contenté de vitupérer, d'ironiser, d'invectiver et de faire de ce pseudo-journalisme bobo-chego-salonard de culture sous bonnet de laine qui donne bonne conscience à bon compte, sans risque, sans s'exposer et surtout sans effort! typique de la génération biberonnée au Web, pour en tirer des conclusions générales et paranoïaques sur la marche du monde, sur ces-médias-qui-vous-mentent et bien sûr ces salauds de journalistes incompétents, alors que vous, M. Brigante, vous faites tellement mieux !
Au lieu de fonder vos brouillons numériques sur l'information qui ne vous plait pas, pourquoi ne vous levez-vous pas de votre chaise, pourquoi ne faites-vous pas ce que vous recommandez aux autres, pourquoi ne prenez-vous pas votre téléphone et ne faites-vous pas les enquêtes que vous déplorez ne pas lire et ne pas entendre ? Vous toucheriez du doigt ce qu'est notre métier, ses limites, ses écueils et parfois, mais parfois seulement, ses gloires et ses joies.
M. Brigante, je n'ai guère envie d'échanger avec vous davantage. Je réagissais à votre invitation via twitter, puisque l'échange se limite pour vous, à l'évidence, à de l'insulte ad personam.
J'en conclus que nous vivons une triste époque, où les outils de communication devraient plus que jamais permettre d'améliorer l'échange, mais se limitent trop souvent à fabriquer du web-narcissisme, de l'ego-journalisme et de ce crétinisme haineux et vain (sinon diffamatoire...) que j'observe à l'extrême-droite comme à l'extrême-gauche.
Comme tant d'autres, hélas, vous incarnez ce pire-là.

mercredi 20 août 2014 @ 16:34 Adriano Brigante a dit : #2

@Beuret :
Je constate sans étonnement que vous ne répondez à aucune des critiques de mon article (micro-trottoirs inutiles, information chétive sur les raisons de la grève, etc.). Vous vous contentez de me sortir votre CV (comme si enseigner au bac, être membre d'un jury ou écrire au Monde était un gage d'infaillibilité). C'est censé m'impressionner?

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