Pardonnez-lui son impertinence toute relative (1/2)

Pascal Lamy, "socialiste" devenu directeur général de l'OMC (!), gardera sans doute un excellent souvenir de son passage dans "Pardonnez-moi", l'émission-entretien de la Radio Télévision Suisse (RTS), présentée comme à son habitude par Darius Rochebin et qui se veut pourtant impertinente et osée. Le 23 septembre 2012, le patron du commerce mondial a eu droit au tapis rouge pour énoncer ses idées néolibérales comme des évidences, grâce à la complicité d'un présentateur conquis d'avance. Un bel exemple de journalisme de révérence.

Ce jour-là, Darius Rochebin reçoit donc Pascal Lamy [1], directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce, dans le cadre de son émission-entretien, "Pardonnez-moi", présentée ainsi sur le site de la RTS [2] :

« Chaque dimanche, une personnalité du monde de la culture, de la politique ou du sport se dévoile. Impertinentes, sérieuses ou intimes, Darius Rochebin ose toutes les questions en 30 minutes de tête-à-tête. »

Or, comme on va le voir, les questions qu'ose Darius Rochebin sont très loin d'être aussi osées que ce que laisse entendre la description accrocheuse de l'émission.


Remarques préliminaires

- Il convient de faire remarquer que la transcription s'est avérée délicate concernant la ponctuation de certaines phrases, car on ne sait pas toujours si Darius Rochebin pose une question ou énonce un fait. Son ton est très souvent intermédiaire, comme une semi-affirmation et qui demande confirmation à son interlocuteur.

- D'une manière générale, Darius Rochebin s'exprime dans une langue relativement fluide à l'oral, mais qui, une fois transcrite par écrit, s'avère assez décousue. Tous ses propos ont été transcrits ci-dessous de la manière la plus fidèle possible.

- Les réponses de Pascal Lamy, quant à elles, ont été résumées ou transcrites quand elles sont nécessaires à la compréhension de l'échange, et omise quand elles n'ont que peu ou pas d'intérêt pour notre analyse. Pour les réponses complètes, consulter la vidéo de l'entretien [1].

- Les passages en gras sont soulignés par moi.


Un démarrage tout en souplesse

DR : Pascal Lamy, bonjour.

PL : Bonjour.

DR : La situation économique vue par le patron de l'OMC, la crise financière, la croissance qui se ralentit. Merci de cet entretien. La croissance, effectivement, ce sont les chiffres que vous donnez cette semaine, croissance du commerce mondial qui se ralentit.

PL : [...]

DR : On sent que ça vous affecte. C'est un ralentissement nettement inquiétant.

Le croissance du commerce mondial ralentit, et « on » sent que ça « affecte » Pascal Lamy. Et comme Pascal Lamy est affecté, c'est que ce ralentissement est forcément « nettement inquiétant ». Pour qui ? Pour Pascal Lamy qui risque d'être encore plus affecté ? L'entretien commence à peine et déjà subodore-t-on que la qualité va être au rendez-vous.

PL : [...]

DR : Même là où la croissance était très forte, Chine, là aussi, ça ralentit.

PL : [...]

DR : Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la crise va durer, sans doute. Plus qu'on ne l'imaginait ?

PL : [...]

DR : Y compris la Suisse. On l'a vu, les derniers chiffres, PIB qui se contracte. C'est très peu, mais enfin, 0,1%, on le subit aussi.

PL :  (il confirme, nul n'est à l'abri)

DR : Alors, vous êtes acteur et observateur du commerce mondial. Vous voyez aussi, à l'intérieur de cette crise, comment les puissances évoluent, notamment des nouvelles puissances : la Chine, la Russie... Est-ce que ça se redessine ? Est-ce qu'en regardant cette crise telle qu'elle est, vous dites : « Voilà, la Russie, par exemple, sera plus forte. » ?

PL : [...]

DR : Ça veut dire que quand la Chine rachète, par exemple, des parts du Pirée, qui était le symbole de la civilisation européenne, ce n'est pas que de l'anecdote, ça illustre vraiment ça ?

Voici donc une fort jolie illustration offerte gracieusement par le journaliste, qui précise que Pascal Lamy est « acteur et observateur du commerce mondial ». Autrement dit, Pascal Lamy est en quelque sorte juge et parti dans le fonctionnement du commerce mondial, mais malgré cette remarque, Darius Rochebin va poursuivre l'interview sans tenir compte de ce point, pourtant pertinent. Sa remarque était-elle, en réalité, involontairement judicieuse ?


450 000 km à pied, ça use...

PL : [...]

DR : Est-ce que vous le voyez ça ? Vous voyagez énormément, je crois, 450'000 km par an, c'est ça ?

PL : [...]

DR : Comment est-ce qu'on peut faire 450'000 km par an ? C'est... (sourire presque admiratif)

PL : [...]

DR : Ça permet de voir les choses, hein ? Vous voyez ça, cette puissance qui monte, qui nous... peut-être nous dépassera ?

Rochebin a les yeux qui s'illuminent en évoquant les kilomètres parcourus par Pascal Lamy, qui lui permettent « de voir des choses ». En effet, Pascal Lamy voyage beaucoup, de conférences en réunions, d'hôtels en hôtels, et voit sans doute « des choses ». Depuis son hublot de première classe ou la fenêtre de son hôtel ?

PL : [...]

DR : Ça vous attriste ? Vous êtes un pur produit français, européen. Est-ce qu'il y a une petite partie... Bon, c'est... Chez nous, c'est chez nous, chez eux, c'est chez eux... Une petite partie de... de...

« Ça vous affecte », « ça vous attriste »... On connaissait le Darius Rochebin journaliste, on découvre ici un Darius Rochebin psychologue, soucieux des âmes en peine (ou à tout le moins, de celle de Pascal Lamy).


Des journalistes qui exagèrent

PL : [...]

DR : Est-ce que c'est quand même... Le mot toujours gêne, parce qu'il a plein de connotations, mais un déclin, un déclin européen ?

PL : [...]

DR : La crise financière en Europe... Alors beaucoup de choses ont changé dans ces derniers jours, en particulier ce nouveau mécanisme d'aide aux pays endettés, avec la rigueur allemande qui a été mise de côté, au fond. C'est ça qui s'est passé.

PL : [...]

DR : Ceux qui disent « On donne de l'alcool à un alcoolique, on est en train de leur dire 'Allez-y, continuez.' » C'est trop ?

Mieux vaut tard que jamais, on a enfin droit à un point de vue un tant soit peu critique de la part du journaliste... mais de manière indirecte et pour mieux le démonter ! Au lieu d'adresser une critique, Darius Rochebin s'inquiète et se demande au contraire si les critiques que d'autres journalistes adressent ne sont pas trop sévères. On croit rêver.

PL :  (il confirme et dit qu'on lui demande très souvent où va l'Europe)

DR : Et vous répondez quoi, en général ? En une phrase.

PL : [...]

DR : Pascal Lamy, l'expérience du pouvoir, vous y êtes depuis très longtemps. On va parler un peu de votre parcours dans le gouvernement français, comme commissaire européen, maintenant à la tête de l'OMC depuis... sept ans ?

Voilà l'occasion d'en apprendre plus sur le parcours de Pascal Lamy, mais malheureusement, le téléspectateur ne devra pas compter sur Darius Rochebin pour l'éclairer à ce sujet. Par exemple, on ne saura pas que Pascal Lamy a été, entre autres, conseiller de la branche européenne de RAND Corporation (principal think tank du complexe militaro-industriel américain, créé en 1945 par le Pentagone, qui a compté dans ses rangs Condoleeza Rice, Donald Rumsfeld ou encore Franck Carlucci), qu'il est membre de l'association Le Siècle depuis 1999 (et qu'il en a même été trésorier), qu'il était président de la Commission prospective du CNPF (Conseil national du patronat français, qui deviendra le MEDEF) jusqu'en 1999... [4] Vu sous cet angle, on comprend mieux quel genre de "socialiste" est Pascal Lamy.

PL : [...]

DR : C'est lourd, sept ans... On a parlé des kilomètres parcourus, mais enfin, c'est la négociation, c'est... Le plus dur, c'est quoi ?

Probablement d'affronter la pugnacité sans borne du journaliste qui connaît son sujet sur le bout des doigts et qui « ose toutes les questions » dans ses interviews « impertinentes »...

PL : [...]

DR : Vous le disiez dans un entretien, parmi les grandes difficultés, nommer. Choisir les gens, ça fait partie des grands... des grandes difficultés, quand on a ce type de pouvoir là ?

On assiste ici à un figure journalistique très technique (journaliste débutant, s'abstenir) : poser une question, en ayant au préalable donné la réponse qui est déjà connue. "Vous disiez que c'est difficile de faire ça. Faire ça, c'est difficile ?"


Une image à entretenir

PL : [...]

DR : Il y a une sorte de logo Pascal Lamy. Il y a votre physique, le fait que vous soyez chauve, votre côté ascétique qui est toujours donné.

… et qui est donc donné une fois de plus ici. Merci Darius.

PL : Ouais.

DR : Non, mais il y a le côté anecdotique qui, en même temps, ça dit bien... En négociation, on dit que vous êtes terrible. Vous connaissez les surnoms qu'on vous donne, ils ont été souvent... Qu'est-ce qu'il y a ? Il y a « chef de commando ».

PL : Oui.

DR : « Moine-soldat ».

PL : Oui.

DR : « Patron de la Stasi ».

PL : Ouais.

DR : Ça, c'est un peu moins...

Au moins, le journaliste est conscient que c'est anecdotique, même si « en même temps, ça dit bien ». On appréciera l'enchaînement : reculer pour mieux sauter, concéder pour mieux enfoncer le clou.

Parler de ses surnoms au patron de l'OMC, c'est peut-être ça, l'impertinence de « Pardonnez-moi ».  A moins que ce ne soit de l'impertinence au sens premier du terme, à savoir "le caractère de ce qui n'est pas pertinent." [3]

PL : Vous oubliez « Rottweiler »...

DR : Ouais.

PL : « Exocet ». (Darius Rochebin est tout sourire, c'est toujours agréable d'avoir un "bon client")

DR : Ça vous fait plaisir ?

Quel soulagement ça doit être pour Darius Rochebin de constater qu'il y a tout de même en ce bas monde des choses qui font plaisir au patron de l'OMC et qui lui remontent le moral face à tous ces événements déprimants qui « l'affectent » et « l'attristent ». Mais notre fin psychologue oublie de préciser que ces surnoms lui viennent notamment de l'époque où, à la tête du Crédit Lyonnais, il prépare la privatisation de la banque et son cortège de licenciements massifs [4]. Alors, « ça vous fait plaisir ? »

PL : [...]

DR : On surprend en bien, en vrai ?

PL : [...]

DR : L'ascèse, c'est vrai, hein. Vous êtes... Vous faites du jogging, quoi, chaque matin ?

PL : [...]

DR : Comment est-ce qu'on fait... Vous connaissez l'histoire de Kissinger, qui restait à l'heure de Washington et qui imposait ça à tous les autres. On fait ça, quand on est patron de l'OMC ?

PL : [...]

Décidément, Darius Rochebin adore "l'anecdotique qui dit bien", participant ainsi à la circulation circulaire de l'information (et quelle information !). Le prochain à interroger Pascal Lamy pourra donc affirmer sans mentir « On dit que vous êtes un ascète... » et Pascal Lamy pourra continuer à répondre à des questions sans intérêt sur ladite image médiatiquement (et naïvement) entretenue.

Jusqu'ici on ne peut pas dire que Darius Rochebin ait été très incisif, mais au moins, à défaut d'être passionnant, tout cela était relativement inoffensif. Malheureusement, ça n'allait pas durer. Le téléspectateur innocent ne se doute alors encore de rien, mais Darius Rochebin entend bien se surpasser dans la seconde moitié de l'entretien...

A lire dans la deuxième partie de l'article.



[Notes]
[1] Séquence visible ici.
[2] Sur la page de l'émission
[3] D'après le Petit Robert
[4] http://www.acrimed.org/IMG/rtf/Sur_Pascal_Lamy.rtf

2 commentaires

mercredi 03 octobre 2012 @ 16:41 Claude a dit : #1

Je tombe à l'instant sur votre blog suite à votre échange avec Darius Rochebin sur Facebook. Je n'ai qu'un mot à dire: bravo! Nous manquons encore en Suisse romande de personnes capables de critiquer avec une telle acuité le système médiatique qui s'impose à nous jour après jour. Peut-être parce que l'espace public est trop restreint et que personne ne veut prendre le risque de se fâcher avec des médias (publics ou privés) dont il dépendra de toute façon un jour ou l'autre? Continuez comme ça!

mercredi 03 octobre 2012 @ 17:09 Adriano Brigante a dit : #2

@Claude : Comme vous le voyez, vous êtes le premier à poster un commentaire sur ce blog, et je vous en remercie infiniment ! Votre message de soutien me va droit au coeur. Et ne vous en faites pas, je compte bien continuer comme ça! ;) N'hésitez pas à revenir partager votre avis ou vos critiques et à faire connaître ce blog autour de vous.

Écrire un commentaire

 Se rappeler de moi sur ce site

Capcha
Entrez le texte de l'image :