La science au rabais de la RTS

Le 8 octobre 2013, l'annonce est officielle : Peter Higgs et François Englert, les deux découvreurs encore en vie de la particule surnommée "boson de Higgs", sont récompensés du prix Nobel de physique. Et comme souvent quand on parle de science dans les grands médias (et en particulier de physique quantique), la vulgarisation cède la place à l'à-peu-près, voire carrément au grand n'importe quoi. En voici un exemple affligeant offert par le 12:45 de la Radio Télévision Suisse (RTS).




Le menu du jour

Christophe Ungar, le journalistique scientifique de la chaîne, est en direct du CERN : "Le prix revient donc à Higgs et Englert [...] et ne revient pas, par contre, comme on aurait pu le penser, au CERN, l'institution qui a quelque part vu ce boson de Higgs, l'an passé." Qui est donc ce "on" aux pronostics si étranges ? Les journalistes un peu chauvins qui ont leurs entrées au CERN, peut-être... Parce qu'en toute logique, qui mérite le plus le prix? Ceux qui ont tout compris, il y a 50 ans, ou ceux qui ont confirmé l'an passé qu'ils avaient raison? La réponse est dans la question.

Toujours est-il qu'en plateau, la présentatrice lance ainsi le reportage: "Pour bien comprendre ce dont on parle, ce qu'est ce boson de Higgs, on regarde votre sujet." A ce stade, désolé d'être dubitatif, mais pour "bien comprendre" ce qu'est le boson de Higgs, je crains qu'il faille plus qu'un sujet de deux minutes. Mais qui sait, peut-être que le journaliste scientifique de la RTS est un excellent vulgarisateur. Voyons ça d'un peu plus près.


L'apéritif

"[Higgs, Brout et Englert] ont prédit l'existence d'une particule pour expliquer l'une des forces fondamentales qui gouvernent notre univers: la force de gravité."

D'entrée de jeu, ça commence très mal, puisque le boson de Higgs n'a aucun rapport avec la gravitation. Cette erreur provient de la vision newtonienne d'une gravitation liée directement à la masse. Mais "récemment", Einstein a légèrement fait avancer les choses. Il serait grand temps que Christophe Ungar se mette à jour.  Par contre, le boson de Higgs intervient dans l'interaction électromagnétique et dans l'interaction nucléaire faible, deux autres forces fondamentales dont le journaliste ne dira pas un mot. Il n'y en a pourtant que quatre, mais sans doute est-ce là déjà trop pour lui, au point qu'il s'y perde.

Il aurait été plus juste de dire:  "[Higgs, Brout et Englert] ont prédit l'existence d'une particule." Le reste est à jeter.


L'entrée

"[Les bosons de Higgs] permettent aux objets d'avoir un poids."

1) Ce n'est pas le boson de Higgs qui donne un poids aux objets, c'est la gravitation (qui n'a aucun rapport avec le boson de Higgs, on vient de le voir). Le poids d'un objet varie en effet en fonction du champ de gravitation environnant, contrairement à sa masse au repos qui, elle, ne varie pas.

2) Mais de toute manière, le boson de Higgs ne donne pas non plus leur masse aux objets. Il donne leur masse uniquement à certaines particules élémentaires (électrons, muon, quarks, neutrinos, etc.). En revanche, il n'intervient pas (ou très peu) dans la masse des protons et des neutrons, ni dans celle des photons et des gluons (et pour cause, ceux-ci n'ont pas de masse). Le boson de Higgs n'est donc responsable que de quelques pour cent tout au plus de la masse de la matière "de tous les jours", le reste étant dû à l'interaction nucléaire forte (la dernière des quatre forces fondamentales, que Christophe Ungar semble ne pas connaître). Le corollaire est que même sans boson de Higgs, la gravitation existerait dans l'univers (voir l'erreur de l'extrait précédent).

Il aurait été plus juste de dire: "[Les bosons de Higgs] donnent leur masse à certaines particules élémentaires."


Le plat principal

"Le boson de Higgs est d'ailleurs très vite surnommé "particule de Dieu", car son existence permet d'expliquer la construction de l'univers, du big bang jusqu'à notre propre existence."

1) Le grand classique... Pour commencer, le boson de Higgs n'a jamais été surnommé "particule de Dieu", si ce n'est par les journalistes francophones se basant sur une mauvaise traduction de "God Particle" (qu'on traduira par "la particule-dieu", ou encore mieux, "la sacrée particule").

2) Ensuite, on peut signaler que le boson de Higgs n'a pas "très vite" été surnommé ainsi. Il a fallu attendre 1993, soit 29 ans après sa découverte (excusez du peu), pour voir ce surnom apparaître dans un livre, The God Particle: If the Universe Is the Answer, What Is the Question?, de Leon Lederman.

3) Leon Lederman (qui est athée) regrette de l'avoir utilisé, en partie sous la pression de son éditeur, et les physiciens, dans leur ensemble, rejettent cette appellation [1]. Ce surnom est d'ailleurs on ne peut plus trompeur, puisque cette particule rend l'hypothèse déiste encore plus superflue qu'elle ne l'était déjà. Alors pourquoi les journalistes continuent-ils de systématiquement rappeler ce surnom stupide qu'ils sont depuis bien longtemps les seuls à utiliser? Et après ça, certains s'étonneront que les scientifiques communiquent de moins en moins avec la presse...

4) Le boson de Higgs permet certes d'expliquer en partie la structure de la matière qui constitue notre univers, mais il n'explique pas "la construction de l'univers", ni la formation des galaxies, ni la formation des planètes, ni l'apparition de la vie, ni l'évolution des espèces. Laisser penser que le boson de Higgs permet à lui seul de presque tout expliquer, "jusqu'à notre propre existence", c'est faire preuve d'un sensationnalisme digne des frères Bogdanoff. C'est dire le niveau.

Il aurait été plus juste de dire: "Le boson de Higgs est crucial dans notre compréhension de l'univers, car son existence permet d'expliquer certaines caractéristiques fondamentales de la matière."


Le dessert

"Il a fallu attendre la construction au CERN du LHC, le plus grand et plus puissant accélérateur de particules au monde, pour que la théorie devienne réalité."

Le boson de Higgs n'a bien évidemment pas attendu le CERN pour être une réalité. Voici donc un journaliste scientifique pour qui les notions d'hypothèse, d'expérience, de théorie et de réalité (autrement dit, les notions de base de la science) sont aussi floues que pour un profane en la matière. C'est beau.

Il aurait été plus juste de dire: "Il a fallu attendre la construction au CERN du LHC, le plus grand et plus puissant accélérateur de particules au monde, pour que la théorie soit vérifiée expérimentalement."


L'addition (salée)

Alors c'est ça, le journalisme scientifique de la RTS ? Christophe Ungar comprend-il seulement de quoi il parle ? Visiblement pas, tant son reportage ferait grincer les dents d'un étudiant médiocre recalé en première année de physique. La naïveté d'une affirmation du genre de "Le boson de Higgs donne leur poids aux objets" démontre au mieux une profonde incompétence en matière de vulgarisation, au pire une méconnaissance absolue de la physique quantique. Et si on a droit à ce genre d'absurdités pour une découverte aussi importante que celle-ci, imaginez la qualité du travail auquel on a droit quand il s'agit d'une découverte de moindre envergure. D'ailleurs, le parallèle est troublant avec le journaliste économique de la RTS, lui aussi complètement à côté de la plaque quand il s'agit de vulgariser, et dont j'avais pointé les erreurs grossières ici.

Alors comment expliquer qu'un journaliste censément spécialisé semble parfaitement incapable de parler de son sujet de prédilection sans commettre des erreurs de débutant? Qu'on ne vienne pas me dire qu'il s'agit d'une question de temps (vulgariser ne signifie pas massacrer la science à coup de raccourcis foireux et d'erreurs flagrantes; on peut être concis et ne pas raconter n'importe quoi) ou de manque de compétence dans ce domaine précis de la part du journaliste : non seulement la physique quantique est une branche centrale des sciences, au 21e siècle, mais en plus, les erreurs que j'ai relevées ici pouvaient être très facilement corrigées en allant faire un tour sur Wikipedia et sur les liens qui y sont référencés. Si je peux le faire en dix minutes, un journaliste scientifique de la télévision publique nationale devrait en être capable lui aussi, d'autant qu'il est payé pour le faire.

C'est encore plus inexcusable quand on pense que Christophe Ungar connaît probablement la moitié des physiciens du CERN et qu'il lui suffisait de contacter n'importe lequel d'entre eux (ou même un étudiant) pour vérifier l'exactitude de son reportage avant de le diffuser. Sans compter que la recherche sur le boson de Higgs ne date pas d'avant-hier et qu'un journaliste scientifique digne de ce nom devrait s'y être intéressé depuis quelques temps déjà.

Bref, pour être clair, on a eu droit ici à une explication bourrée d'erreurs et flirtant allègrement avec le je-m'en-foutisme le plus complet. Alors en conclusion, je me permets de lancer un petit appel personnel: si le responsable des ressources humaines de la RTS me lit, merci de considérer ceci comme ma candidature officielle pour reprendre sans délai le poste de journaliste scientifique occupé par Christophe Ungar. Soyez certain qu'il me sera impossible de faire pire.





Le reportage complet en images:




Note
[1] Higgs boson: Why scientist hate that you call it the 'God particle'


5 commentaires

vendredi 18 octobre 2013 @ 11:05 Alan a dit : #1

Merci Adriano de ce billet. Rien à ajouter, c'est nickel.

Alors pour avoir postulé à la RTS pour un poste de journaliste scientifique, je peux déjà te faire parvenir leur réponse <strike>type</strike> personnalisée, ça te fera gagner du temps.

<blockquote>Cher Monsieur,
Le certificat du CRFJ ou une équivalence est effectivement un critère éliminatoire pour les postes de journalistes au sein de la RTS. Nous ne pourrons entrer en matière sur votre postulation sans cet acquis, ou du moins sans une expérience journalistique avérée. Etant donné votre profil et votre motivation à faire du journalisme, je ne peux que vous encourager à postuler à un poste de stagiaire journaliste, lors d’annonce sur notre site.
En vous transmettant mes meilleures salutations.
</blockquote>
Alors, je me suis dit que 3 ans de travail hyper régulier sur une <a href="http://www.podcastscience.fm" target="_blank">émission scientifique</a> qui réussit le tour de force d'être appréciée aussi bien par des gens curieux et intelligents sans background académique que par des scientifiques, ça doit entrer dans la petite case "expérience avérée", j'insiste en expliquant pourquoi l'option stage non-rémunéré est exclue à 42 ans avec 2 enfants... => réponse:
<blockquote>Bonjour,
Je ne souhaite pas faire une sélection avant la sélection. En particulier sans CV, il est d’autant plus difficile de juger.
Cependant, sur la base des éléments décrits, l’expérience que vous mentionnez ne me paraît pas suffisante. Par ailleurs, le formation que vous mentionnez n’est pas reconnue comme équivalente. Les équivalences sont des écoles de journalisme ou des masters (avec conditions), en France en particulier.
Dans le cas où des précisions sont nécessaires pour construire un parcours journalistique en remplissant les critères, un échange téléphonique reste envisageable.
Avec mes meilleures salutations.</blockquote>

J'ai conclu par le message suivant, resté sans réponse
<blockquote>Bonjour,

Merci du temps que vous avez pris à me fournir toutes ces précisions. Je ne vais pas vous ennuyer avec un téléphone, je me rends bien compte que quand bien même vous ne souhaitez pas faire de sélection avant la sélection, celle-ci est déjà faite <i>de facto</i>. Mais je vous remercie sincèrement de la proposition.

Le journalisme n'est pas la seule corporation dans laquelle la passion et le talent importent peu si certaines conditions ne sont pas réunies (qu'il soit réaliste ou non de les exiger dans certaines situations). Je comprends bien qu'à un moment de son histoire, la profession a dû s'organiser, quitte à laisser sur le carreau des vocations tardives. Ce n'est pas très humain, mais c'est comme ça, il faut bien l'accepter.

Au-delà de mes petits enjeux personnels, j'espère sincèrement que vous trouverez la perle rare pour ce poste. L'un de mes voeux les plus chers est que la science retrouve sa place dans la culture populaire francophone et pour cela, rien n'est aussi efficace que les grands médias audio-visuels d'envergure nationale. Même à ce poste sans doute pas très visible, la personne embauchée pourra faire une différence sensible, j'en suis convaincu.

En vous remerciant encore du temps que vous m'avez consacré, je vous adresse une dernière fois mes meilleurs messages,

Alan Vonlanthen</blockquote>

Je pense que, vu ton profil, c'est cuit aussi pour toi. Et malheureusement pour l'ensemble des téléspectateurs de la RTS qui devront continuer de se contenter de ce grand n'importe-quoi.

Par contre, si tu es intéressé, sur Podcast Science, on recrute les vrais talents, hein :) Bon, le souci, c'est qu'on n'a pas de sous, mais au moins, on s'amuse bien et on évite de dire n'importe quoi. N'hésite pas à me contacter si ça t'intéresse :)

Au plaisir de te lire :)

vendredi 18 octobre 2013 @ 15:03 Alan a dit : #2

Arf, merde, le html ne passe pas? Flûte, c'est moche :( Il y a moyen de rattraper? Désolé, hein...
++
Alan

vendredi 18 octobre 2013 @ 15:26 Adriano Brigante a dit : #3

Salut Alan. Merci beaucoup pour ton commentaire très instructif!
Effectivement, ça en dit long sur leur politique de recrutement. Je me doute bien que mon appel restera sans réponse et que je ne travaillerai probablement jamais à la RTS. D'autant qu'il est absolument hors de question que je fasse le CRFJ: parmi les "formateurs" de l'école, on trouve par exemple... Christophe Ungar. La vaste blague! Je me vois mal recevoir des leçons d'un type que j'estime plus incompétent que moi en la matière. Alors leur formation de journaliste, merci, mais non merci.

Merci pour ta proposition. J'ai visité un peu le site et j'ai écouté un épisode. C'est vraiment un excellent podcast, mais je dois dire que je suis beaucoup plus à l'aise à l'écrit qu'à l'oral. Cela dit, sait-on jamais... Par exemple, si vous faites un épisode sur les pseudo-sciences, je me vois bien interroger un homéopathe, un astrologue ou un créationniste. :)

En attendant, je prépare un autre article sur le traitement de la science dans les médias qui devrait t'intéresser. A très bientôt!

A.

vendredi 18 octobre 2013 @ 15:34 Adriano Brigante a dit : #4

Oui, désolé, le html ne passe pas dans les commentaires (question de sécurité, pour éviter les injections de code javascript). Je changerai ça dans la prochaine mouture du blog. Mais le fond reste lisible, c'est le plus important. ;)

samedi 19 octobre 2013 @ 15:35 Alan a dit : #5

Interviewer un homéopathe ou un créationniste, ça me parle bien :) Quand tu veux! On déjà fait 2-3 trucs sur les pseudo-sciences mais on est loin d'avoir fait le tour http://www.podcastscience.fm/tag/pseudo-sciences/
Détails de contact en MP.
Ah et pour info, j'ai forwardé ton billet à ma copine des RH de la RTS. Aucune attente, hein, c'est juste pour le principe.
Au plaisir!

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