Bidonnage sur la SRF

Le dimanche 12 mai 2013, lors de la diffusion du résumé du match de championnat suisse de football opposant Grasshopper et Zurich, la SRF (chaîne publique alémanique) a rajouté des chants de supporters, pour masquer le fait que le stade était vide au coup d'envoi. En effet, les supporters sont entrés dans le stade dix minutes après le début du match pour protester contre les mesures de répression contre les hooligans. Un petit bidonnage qui n'a l'air de rien, mais qui peut être un signe inquiétant d'une certaine évolution des pratiques des médias.

Quand le bidonnage a été révélé, la SRF a présenté ses excuses, et l'affaire en restera là, selon toute vraisemblance. La chaîne se justifie en arguant que les chants ont été ajoutés "dans le but de réaliser un reportage aussi attractif que possible", et que la décision a été prise "à la va-vite" (par "manque de temps", "unter hohem Zeitdruck"). Elle conclut ses excuses en disant: "Bien évidemment, la SRF montre la réalité sur son antenne. Les manipulations visuelles et/ou sonores ne sont pas autorisés." Nous voilà rassurés, "bien évidemment", par cette déclaration pleine de conviction (mais qui contredit ce qui vient de se passer) Cependant, j'ai un peu de mal à comprendre pourquoi, par manque de temps, la SRF décide d'ajouter des chants plutôt que de diffuser les images sans altération, ce qui eût été évidemment plus rapide...

Alors, bien sûr, on pourra me dire que ce n'est pas très grave. Et effectivement, en soi, ce bidonnage n'a pas une portée très importante. On pourrait également me dire que "ce n'est que du sport, pas de l'information." Seulement voilà, les auteurs de ce bidonnage sont journalistes professionnels. Et c'est inquiétant dans le sens où la logique commerciale prime sur la logique du journalisme (fût-il sportif) qui consiste à rendre compte le plus objectivement possible des faits. Comme s'interrogeait Acrimed, "pour complaire aux contraintes cumulées des organisateurs, des publicitaires, de la concurrence et de l’audience, [les rédactions des services des sports] ont-elles renoncé, dans la réalisation des retransmissions, dans la mise en scène des compétitions et dans leurs commentaires, à répondre aux exigences minimales du journalisme ?" [1]

Ce cas me semble alarmant, car il apparaît non par simple effet de structure (auto-censure dans un média privé pour ménager le propriétaire, par ex.), mais par un geste volontaire de travestissement de la réalité, qui plus est dans un média public qui est le seul diffuseur national non payant de l'événement en question (et donc pas réellement soumis à concurrence dans son créneau).

Cette histoire rappelle (tout proportion gardée) le cas du Tour de France. Pendant des années, les journalistes sportifs de France Télévisions (diffuseur exclusif du Tour), ainsi que ceux du journal L'Équipe (dont le propriétaire, le Groupe Amaury, est également l'organisateur du Tour), ont veillé à entretenir artificiellement le spectacle et à ne pas ternir l'image de la compétition ou de ses vedettes, comme Lance Armstrong, suite aux affaires de dopage répétées [2]. Comme le disait Jacques Vendroux, chef du sport à Radio France, "Vous êtes payés pour faire rêver celui qui ne peut pas être sur place, pour être ludique, et pas pour donner des messages existentiels." [3]

Plus grave encore, ce problème est symptomatique d'un mal qui ne se limite à l'univers du sport ou du divertissement, mais qui atteint également, dans une certaine mesure, l'information "pure et dure". J'en veux pour preuve les divers exemples que la France a connu ces dernières années [4]. D'autant que dans le cas qui nous intéresse ici, le bidonnage masque un mouvement concerté de revendications de la part des supporters (quel que soit l'avis qu'on porte aux dites revendications). Il faut donc rester vigilants, pour éviter que de pareilles manipulations se répètent à l'antenne de nos médias publics, mettant en péril la confiance des téléspectateurs et empêchant la formation d'une opinion publique libre et informée.


Notes
[1] Voir la vidéo du débat d'Acrimed intitulé Journaliste de sport ou marchand de spectacle .
[2] Lire également sur le site d'Acrimed: Retraite de Lance Armstrong : trêve de complaisance à France télévisions ? et L’Équipe, l’épique et l’éthique.
[3] Voir L'investigation est un sport de combat: enquête sur le journalisme sportif .
[4] Voir les exemples mentionnés ici-même: "Le Plus" du Nouvel Observateur au secours des bidonnages de TF1.

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