Petites phrases à la con (2)

Voici le deuxième billet dans la série des petites phrases à la con, entendues récemment dans les médias. Au menu : sondeur indigné, consommation schizophrène et catastrophisme mal placé.


Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Entendu sur France 5, dans « C dans l'air », le 5 avril 2013 (à propos de l'affaire Cahuzac) :

Je crois que la conséquence que ça va avoir, c'est que ça va objectiver le phénomène de généralisation qui est dramatique. « Donc la gauche est donneuse de leçons mais en réalité, elle est ceci ou cela », « La droite est affairiste », etc. Donc on généralise à chaque fois et là on va avoir des éléments qui vont donner des raisons de généraliser. « Le système est pourri, les médias sont vendus au pouvoir politique. » Et c'est ça qui est terrible, parce que là, vous cassez les mécanismes de légitimation d'une société et les facteurs tout simplement de cohésion.

L'auteur de cette phrase est Brice Teinturier, directeur général délégué de l'institut de sondage Ipsos. Et on peut probablement lui faire confiance en matière de généralisations : après tout, il travaille dans un institut de sondage; les généralisations, c'est son métier. Il passe ses journées à trouver « des raisons de généraliser ». J'en veux pour preuve ce qu'on peut lire sur le site de l'Ipsos, dans les analyses (très fines et pas du tout généralisatrices) des résultats de ses récents sondages :

On savait l'opinion publique française pessimiste et inquiète depuis longtemps. On la découvrait à chaque enquête annuelle de plus en plus défiante. On la mesure maintenant dans le repli, la crispation identitaire et un rejet profond de l'Islam. […] [L'analyse] fait apparaître cinq grands groupes, allant des "bobos" aux "populistes" en passant par les "libertaires", les "ambivalents" et les "crispés". Une typologie éclairante sur les nouvelles fractures françaises.

Et très éclairante sur la vision du monde simpliste à l'extrême que peut avoir un sondeur de l'Ipsos. Sans même entrer dans les détails décrivant les 1001 raisons qui font que la plupart des sondages n'ont pas la moindre valeur scientifique ou informative, on observe ici un des symptômes les plus flagrants du peu de crédit qu'on peut apporter aux sondages, j'ai nommé... les généralisations.

Autrement dit, pour Brice Teinturier, quand un sondeur généralise sur la plèbe, tout va bien. Mais quand c'est un simple citoyen, alors là c'est forcément « dramatique » et ça casse « les mécanismes de légitimation d'une société » et les « facteurs de cohésion » (comprenez le statu quo politique et économique, renforcé par le monopole des sondages comme seul instrument de mesure de l'opinion publique).

Bref, sans vouloir généraliser, les sondeurs sont des cons.



Schizophrénie capitaliste

Entendu dans le journal de 19h30 de la RTS, le 3 avril 2013 :

[Depuis 2005], les partisans d'une libéralisation des commerces doivent déchanter. Ces dernières années, le peuple dit presque systématiquement non aux prolongations des horaires. [...] Au travers du pays, le consommateur-citoyen semble très sensible aux arguments des syndicats.

Cette dernière phrase, prononcée avec ce qui ressemble à une pointe d'étonnement, semble oublier (et tenter de faire oublier au téléspectateur) que le « consommateur-citoyen » est aussi un travailleur. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que celui-ci « semble très sensible aux arguments des syndicats » ?

Si vous ouvrez l'oeil, vous vous rendrez compte que cette façon subtile de faire une différence (inexistante) entre le consommateur et le travailleur est extrêmement courante dans les médias. Tout est toujours fait pour parler au consommateur en vous, en tentant de vous faire oublier que vous êtes également un travailleur (c'est le "revers de la médaille"). C'est exactement le même principe que pour le journal de Jean-Pierre Pernault : on parle des désagréments occasionnés aux usagers-consommateurs, sans jamais parler des raisons de la grève et les revendications des travailleurs.

Quant aux raisons pour lesquelles de tels mécanismes sémantiques sont mis en place, elles sont très bien résumées par Frédéric Lordon [1] :

L'accès élargi à la marchandise [...] a durci, par la captation de toutes les forces du désir d'objet, une sorte de point de renoncement au renversement du capitalisme. Il n'est que de voir l'habileté (élémentaire) du discours de défense de l'ordre établi à dissocier les figures du consommateur et du salarié, pour induire les individus à s'identifier à la première exclusivement et faire retomber la seconde dans l'ordre des considérations accessoires. Tout est fait pour prendre les agents "par les affects joyeux" de la consommation en justifiant toutes les transformations contemporaines - de l'allongement de la durée du travail ("qui permet aux magasins d'ouvrir le dimanche") jusqu'aux déréglementations concurrentielles ("qui font baisser les prix") - par adresse au seul consommateur en eux.

Impressionnant à quel point ce procédé gros comme un 48 tonnes est efficace.  Mon conseil : bien regarder avant de traverser. Il y a un tas de fous sur nos routes...



Catastrophique galvaudage

Entendu dans le journal de 19h30 de la RTS, le 1er avril 2013 :

C'est une catastrophe écologique de grande ampleur qui a frappé samedi le parc national des Grisons. Un incident dans le barrage de Punt Adal Gall, suivi de l'ouverture  de ses vannes a libéré un flot de sédiments causant la mort de plusieurs milliers de poissons.

3 000 poissons, pour être précis. En tentant de faire remonter le niveau de la rivière située en aval, un mauvais calcul a déversé trop de sédiments (naturels et non toxiques), ce qui a causé l'asphyxie des poissons. C'est triste, certes, mais parler d'une « catastrophe écologique de grande ampleur », c'est tout de même une belle prouesse, d'autant que l'énergie hydroélectrique reste une des énergies les plus écologique. En gardant la même échelle, j'imagine qu'un mégot de cigarette jeté au sol serait considéré comme un "incident écologique mineur".

A titre de comparaison, la TSR a déjà utilisé par le passé le terme de « catastrophe écologique de grande ampleur » dans des circonstances autrement plus grave. Par exemple, à propos de la catastrophe de Seveso, dans « A bon entendeur  », le 21 février 1983 :

Le 10 juillet 1975, un nuage toxique contenant de la dioxine s'échappe de l'usine chimique suisse Icmesa, appartenant à la société Givaudan (Groupe Hoffman-Laroche) et située en Italie sur le territoire de Meda. Ce nuage se répand dans plusieurs villages de la Brianza, dont Seveso qui fut le plus touché. C'est le début d'une catastrophe industrielle et écologique de grande ampleur.

Rappelons tout de même que dans ce cas-ci, des milliers d'animaux domestiques sont morts, ainsi que plusieurs dizaines de têtes de bétail qui ont dû être abattues. Plusieurs centaines de personnes ont été contaminées, heureusement sans faire de victimes. Les coûts de décontamination des sols agricoles et des maisons ont atteint plusieurs dizaines de millions de francs.

Une bien belle façon de galvauder un terme, surtout en parlant d'une de nos énergies les plus propres. Quand Mühleberg finira par fondre comme une vieille bougie, je crains qu'il y ait de nombreux morts dans le tsunami de superlatifs qui sera nécessaire pour décrire la gravité de l'événement.




Notes
[1] Frédéric Lordon, "Capitalisme, désir et servitude", La Fabrique, 2010

1 commentaire

dimanche 07 avril 2013 @ 02:35 Pouet a dit : #1

"Une bien belle façon de galvauder un terme"... ou alors un bon moyen de préparer le terrain : Quand Mühleberg fondra, ce [ne] sera [qu'] une catastrophe écologique de grande ampleur.

Écrire un commentaire

 Se rappeler de moi sur ce site

Capcha
Entrez le texte de l'image :