Petites phrases à la con

Voici quelques petites pépites (parmi tant d'autres) glanées à l'antenne de la RTS. Vous aussi vous pouvez vous amuser, chez vous, à repérer ces perles de médiocrité journalistique. Par les temps qui courent, ce n'est pas ça qui manque.


Une certaine vision de l'émancipation féminine

Entendu dans "Mise au point", le 24 mars 2013 :

"La société change, elle aussi. Beaucoup de femmes passent ainsi des fourneaux aux bureaux, avec les contraintes et le stress que cela implique."

Cette phrase, décrivant les changements des années 60 à 70, et entendue dans la séquence "Passé présent" consacrée à l'évolution de l'ouverture prolongée des magasins, fait peine à entendre, pour deux raisons. Premièrement, les femmes ne passent pas "des fourneaux aux bureaux" : dans leur grande majorité, elles cumulent les deux tâches et vont "au bureau" tout en continuant d'oeuvrer "au fourneau". Deuxièmement, la tournure de la phrase laisse entendre que seule la vie "au bureau" implique des contraintes et du stress, contrairement à la vie "au fourneau", qui comme chacun sait, n'est que calme et volupté.

Il aurait pourtant suffi de dire : "La société change, elle aussi. Beaucoup de femmes cumulent ainsi les fourneaux et les bureaux, avec les contraintes et le stress supplémentaires que cela implique." Etait-ce si compliqué que ça ?


La presse tombe des nues

Entendu dans le "19:30", le 27 mars 2013 :

- La première réaction, cette demande qui paraît exorbitante, d'économiser plus de 17 millions ?
- Ecoutez, première réaction, stupéfaction et surtout incompréhension, parce qu'au fond, rien n'annonçait des mesures de cette dimension-là, de cette ampleur-là.  [...]

Cette réponse du rédacteur en chef de la Tribune de Genève, Pierre Ruetschi, à une question de Darius Rochebin à propos des objectifs d'économie du groupe de presse Tamedia a de quoi surprendre quiconque suit l'actualité des médias, et en particulier les lecteurs de ce blog. Dans un article de janvier de cette année (à lire ici), j'avais en effet cité et commenté Pietro Supino, président du CA de Tamedia, déclarant :

Tame­dia s’est peu à peu consti­tué un por­te­feuille attrayant d’activités média­tiques. Cette exten­sion ren­force notre posi­tion d’éditeur de jour­naux et nous incite à par­ti­ci­per acti­ve­ment à la conso­li­da­tion inévi­table du pay­sage de la presse. C’est ainsi que nous met­tons en place, sous le nom de Tame­dia, les pré­mices struc­tu­relles d’un ave­nir radieux.”

Il faut croire que le rédacteur en chef de la Tribune de Genève est un peu lent à la détente. Mais il découvre enfin avec bonheur "les prémices structurelles d'un avenir radieux" promis par Tamedia. Mieux vaut tard que jamais.


La "faillite" du journalisme économique

Entendu dans le "19:30", du 23 au 25 mars 2013 :

"Le sort des Chypriotes se joue demain à Bruxelles. Les ministres des Finances de la zone Euro vont tenter de boucler un plan de sauvetage permettant au pays d'éviter la faillite." (23 mars)

"Dans l'après-midi, la délégation chypriote est arrivée sur le tarmac militaire de Bruxelles, pour se rendre à la réunion de la dernière chance, pour convaincre une troïka européenne intransigeante pour trouver un plan pour sauver Chypre, leur île, de la faillite." (24 mars)

"Un jour de fête nationale au goût étrange pour les habitants chypriotes. S'ils peuvent se réjouir d'avoir évité la faillite, le prix du sauvetage, 10 milliards d'euros promis par l'Union Européenne et le FMI, est particulièrement douloureux." (25 mars)

J'ai déjà écrit un article sur l'utilisation du terme "faillite" à l'antenne de la RTS (à lire ici). Je rappelle une fois de plus aux journalistes économiques de la RTS qu'un pays ne peut pas "faire faillite". L'utilisation erronée de ce terme est dangereuse car il possède une connotation particulière. Quand une entreprise fait faillite, on liquide ses actifs, on licencie tout le personnel et l'entreprise disparaît. Or un pays ne peut pas être en "faillite". Par contre il peut être en défaut de paiement, autrement dit, il peut purement et simplement refuser de payer la dette. Et cela n'a jamais entraîné la mort d'un pays : aux dernières nouvelles, l'Islande n'a pas encore été engloutie corps et biens dans l'Atlantique Nord. Car contrairement à une entreprise, un pays peut lever des impôts, changer ses taux directeurs ou créer de la monnaie.

C'est alors que les médias se mettent à agiter le spectre de la "faillite", systématiquement opposée à un "plan de sauvetage" de la troïka. Ce dispositif sémantique permet de faire croire qu'une faillite serait un cataclysme, alors les plans d'austérité seraient une "chance". Si l'équation se posait réellement en ces termes, il faudrait évidemment être stupide pour refuser "l'aide" de la troïka européenne.

Pourtant, le 25 mars, on nous dit bien que "le prix du sauvetage [...] est particulièrement douloureux", mais pas encore assez, semble-t-il, pour se demander si ce prix est plus ou moins "douloureux" que celui de la "faillite". Or il faut bien comprendre qu'un défaut de paiement et une nationalisation du secteur bancaire (si elle est faite intelligemment) ne serait dommageable qu'aux seuls actionnaires des banques, et non aux déposants et au public. Pour résumer, on a donc le choix entre laisser mourir l'ensemble du système (les actionnaires des banques + le reste de la population) à coup d'austérité, ou de laisser mourir uniquement les actionnaires des banques avec un défaut de paiement, pour relancer l'économie et sauver le reste de la population. La troïka européenne a clairement choisi sa stratégie. Il apparaît alors évident que les "plans de sauvetage" ne sont qu'une tentative désespérée de fuite en avant illusoire pour "sauver" les privilèges de la finance au détriments des intérêts des peuples.

Quand les peuples auront compris que le seul moyen pour eux de repartir sur une base saine est de laisser périr le système bancaire financiarisé, le sauvetage pourra réellement commencer. Mais quand on entend l'avis d'une passante chypriote sélectionnée par la RTS pour illustrer l'opinion publique, on se dit que ce n'est pas demain la veille :

C'est vraiment une honte, ce qui a été décidé. Mais franchement qu'est-ce qui aurait pu être fait autrement ? Il n'y avait pas d'autre solution. Que Dieu nous aide.

Pour moi, ça illustre surtout à merveille le degré d'enracinement de l'idée qu'il n'y a pas d'alternative possible au système et à la logique néolibérale à l'oeuvre depuis maintenant 40 ans [1], enracinement auquel participe la RTS en diffusant ce micro-trottoir. "Qu'est-ce qui aurait pu être fait autrement ?", demande-t-elle. Question très pertinente. Je ne désespère pas un jour d'entendre les grands médias y répondre sérieusement.




Notes
[1] Pinochet est le premier à appliquer les théories néolibérales de "l'école de Chicago" à l'échelle d'un pays, en 1973, dans les conditions que l'on sait. Il est toujours bon de le rappeler. Pour plus de détails : http://blog.aydree.com/index.php?article8/le-saviez-vous-3

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