La ludification, abomination joyeuse

Le 14 février 2013, dans l'émission Les Temps Modernes de La 1ère, a été diffusé un sujet sur la "gamification" (ou "ludification"). Malheureusement, il n'a pas su refléter la véritable ignominie qui se cache derrière ce concept néolibéral qui peut sembler de prime abord intéressant, voire séduisant.

Tout d'abord, qu'est-ce que la gamification ? Découvrons les explications qu'on a pu entendre sur les ondes de La 1ère [1] :

- Bonne nouvelle, ce matin : vous nous apprenez qu'on peut travailler sérieusement en jouant ?
- Et oui, c'est possible, grâce à la gamification. Ca vous dit quelque chose ?
- Gamification, oui, ça doit venir du mot "game" en anglais, le jeu. C'est ça ?
- Vous venez de marquer un point. La gamification, ou ludification, c'est une technique qui consiste à puiser dans les mécanismes du jeu vidéo pour stimuler la motivation et la productivité des employés. C'est une véritable tendance. Les entreprises sont toujours plus nombreuses à y avoir recours. En fait, l'idée, c'est de transformer votre journée de travail en une longue partie de Mario Bros. ou de Ski Challenge, bref de transformer une tâche parfois ennuyante en un jeu ludique. Exemple avec le tri des mails, écoutez Stéphanie Mader, conceptrice de jeux vidéo.

Celle-ci nous alors parle du tri des e-mails présenté sous forme de jeu. Puis, en duplex de Paris, Catherine Rolland (responsable de la recherche, du développement et de l'innovation chez KTM-Advance) déploie de laborieux efforts pour nous expliquer que cela permet de stimuler les salariés et de les aider à apprendre et à intégrer de nouveaux processus de travail. A l'entendre, la gamification serait une panacée.

Malgré tout, le journaliste flaire la mauvaise foi et la langue de bois de son interlocutrice et la met face à une évidence qu'elle peine à masquer:

- C'est finalement, avant tout, un outil de productivité, c'est pour qu'on travaille plus, mieux et plus efficacement. C'est ça, le but, non ?
- [rire un peu gêné] Alors il faut pas forcément mettre ça d'un côté très négatif. (sic) [...]

Bien sûr, arrêtons d'être négatif. C'est étrange cette tendance qu'ont les pauvres gens du bas de l'échelle à toujours voir du négatif dans les décisions qui viennent d'en-haut. Peut-être que les travailleurs sont plus perspicaces que leur salaire ne le laisse supposer, allez savoir... Ou peut-être simplement que certaines personnes se rendent compte qu'ils connaissent déjà la ludification et que cette "véritable tendance" existe en réalité depuis très longtemps. Eh oui!

Qui parmi vous a déjà eu à dresser un chien ? Voici un conseil particulièrement utile, trouvé sur chien-dressage.org :

N'hésitez pas à l'amuser et vous le verrez alors faire preuve de progrès étonnants en seulement quelques semaines. Particulièrement soumis, il sera très réceptif aux encouragements que vous lui prodiguerez.

Vous l'aurez compris, en définitive, la ludification n'est donc rien d'autre qu'une technique de dressage canin appliquée aux salariés... Si on le présente comme un jeu, un chien fera tout ce qu'on lui dit. Or si ça marche avec un chien, pourquoi ça ne marcherait pas avec un salarié?

Personnellement, en entendant ce sujet à l'antenne de La 1ère, une phrase de Frédéric Lordon m'est revenue à l'esprit: "Le capitalisme est encore porteur d'un potentiel d'abomination dont on n'a pas vu le bout." Dans sa lecture spinoziste de l'enrôlement salarial, le sociologue identifie les mécanismes qui permettent au capitalisme d'attirer à son service la force de travail des salariés, le plus souvent dans une activité qui ne correspond pas à leur propre désir. Le premier et le plus évident est la menace du dépérissement. On travaille pour ne pas mourir de faim. C'est l'affect triste (le bâton). Le second, introduit par le fordisme, est la promesse des biens de consommation. C'est un affect joyeux (la carotte), mais qui est extrinsèque à l'activité du salarié en elle-même.

Or pour le néolibéralisme, l'objectif est d'aller encore plus loin et d'obtenir des salariés totalement investis dans (et par) l'entreprise. Et pour y arriver, il cherche à produire des affects joyeux intrinsèques. C'était déjà le cas avec les concepts "d'épanouissement" ou de "réalisation de soi au travail", par exemple, visant à faire comprendre au salarié que son travail doit en fait devenir sa raison d'être. La ludification a le même but: produire des salariés faussement satisfaits de leur condition, quand bien même celle-ci serait à l'opposé de leurs désirs ou de leur convictions profondes.

Intrinsèques tristes ou extrinsèques joyeux, les désirs-affects que proposait le capital à ses enrôlés n'étaient pas suffisants pour désarmer l'idée que "la vraie vie est ailleurs" [...] Mais s'il peut désormais les convaincre de la promesse que la vie salariale et la vie tout court de plus en plus se confondent, que la première donne à la seconde ses meilleures occasions de joie, quel supplément de mobilisation ne peut-il en escompter? [2]

Mais les avantages (pour l'entreprise) de la ludification ne s'arrêtent pas là. Elle peut permettre à l'employeur d'augmenter sa main-mise sur ses salariés, notamment en surveillant de très (trop) près l'activité des salariés (sous prétexte de "compter le score"), ou encore en générant une compétition malsaine entre salariés (au moyen d'un tableau des scores, par exemple). Il n'est dès lors pas étonnant que ce soit "une véritable tendance" et que "les entreprises sont toujours plus nombreuses à y avoir recours" ... Quant à savoir si c'est une bonne nouvelle ou pas, tout dépend de quel côté de la laisse on se trouve.


Notes
[1] Les Temps Modernes, 14 février 2013, La 1ère
[2] Frédéric Lordon, "Capitalisme, désir et servitude", La Fabrique, 2010, p. 76

4 commentaires

lundi 22 juillet 2013 @ 08:41 Pauline a dit : #1

Bonjour adriano,
Je suis étudiante et je réalise un mémoire sur le bien-être au travail. Je trouve votre article assez intéressant, mais je dois avouer que je ne vois pas pourquoi ce serait une "abomination" de rendre ses employés plus heureux au travail par la ludification du travail ? Pourquoi pensez-vous que les employés sont nécessairement "faussement" joyeux ? Ne pensez-vous pas que nous atteignons peut-être une situation "win-win" pour l'entreprise et les employés ? Plus de productivité, et plus de satisfaction pour les employés ? Un cercle vertueux bien-être et performance. Votre avis sur la question m'intéresse.
Bien à vous
Pauline

mardi 23 juillet 2013 @ 16:43 Adriano Brigante a dit : #2

@Pauline : Bonjour Pauline, ce sont là d'excellentes questions. Je prendrai le temps d'y répondre ici-même de manière complète dans les prochains jours. Merci de votre intérêt pour mon article, et à très vite !

samedi 27 juillet 2013 @ 00:42 Adriano Brigante a dit : #3

Bonjour Pauline.

- "[...] je ne vois pas pourquoi ce serait une "abomination" de rendre ses employés plus heureux au travail par la ludification du travail ?"

Pour moi, cette ludification est tout au plus un vernis de bonheur. Car le fondement de l'enrôlement salarial ne change pas: il s'agit pour un patron de réaliser ses envies/projets/idées qu'il ne peut réaliser seul, en se servant pour cela de la force de travail de personnes qui ne partagent pas nécessairement ses envies/projets/idées. Que les enrôlés soient superficiellement plus heureux (ou moins malheureux) ne change rien au fait que leur activité professionnelle ne correspond pas à leurs propres envies/projets/idées. Au contraire, ce faux bonheur ne fait que renforcer un statu quo en limitant ou en engourdissant les éventuelles revendications des travailleurs: "Je suis mal payé, je n'ai pas la sécurité de l'emploi, mais au moins quand je trie mes mails, j'ai l'impression de m'amuser un peu. C'est déjà pas si mal, je peux m'estimer heureux."

- "Pourquoi pensez-vous que les employés sont nécessairement "faussement" joyeux ?"

Car le "vrai" bonheur du salarié se trouve ailleurs que dans son travail, dans la grande majorité des cas, malgré les expressions de novlangue créés par les départements de "ressources humaines" (là aussi, un joli terme de novlangue) comme par exemple "l'épanouissement au travail".

- "Ne pensez-vous pas que nous atteignons peut-être une situation "win-win" pour l'entreprise et les employés ?"

Je vois plutôt ça comme une situation "gros win-petit win": gros gain de productivité des salariés, gain négligeable (voire contre-productif, cf. réponse ci-dessous).

- "Plus de productivité, et plus de satisfaction pour les employés ?"

Vous omettez de voir également les effets négatifs (en plus de ceux cités plus haut). Je les ai mentionnés dans l'article: tensions et compétition plus forte entre les employés, sentiment d'être évalué en permanence, etc.


Je vous recommande vivement la lecture du livre de Frédéric Lordon, "Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza" (Editions La Fabrique, 2010, ISBN 978-2-35872-013-7) qui traite en détail de ces questions d'affects joyeux et tristes dans l'enrôlement salarial.
Mais avant tout, je vous conseille de visionner l'intégralité de cette émission où Lordon explique les points centraux de son ouvrage: http://www.youtube.com/watch?v=GY8TH9ceyI0
Il répond notamment à la question de "pourquoi lutter si tout le monde y trouve son compte?"

Si vous avez encore des questions ou des remarques, n'hésitez surtout pas! Vous pouvez aussi me contacter par mail en passant par le formulaire de contact du blog.

samedi 27 septembre 2014 @ 08:40 Vespira a dit : #4

Bonjour,

Ayant eu des cours sur la gamification récemment, je me suis dit : pourquoi ne pas creuser le sujet en profondeur ? Et même avant de tomber sur votre article (très bien rédigé à ce propos), j'ai subodoré un côté obscur dans les explications que fournissait notre intervenant.

Je vois le concept a peu près comme vous, mais pour moi cela va plus loin. On habitue les gens à jouer, en se faisait de l'argent par dessus. Mais la ou cela atteint un niveau de gravité conséquent à mes yeux, c'est qu'on les habitue à jouer au travail !

Certes, les jeux vidéos existent depuis belle lurette et cela ne m'a jamais dérangé (étant moi même un joueur). Toutefois, il faut savoir cloisonner travail et jeu. Et pour moi ils sont entrain de consumer cette barrière, déjà mince pour certaines personnes, un peu plus.

En tout cas merci pour cet article et ces références de dressage canin que j'ai tout particulièrement apprécié.

Au plaisir,
Vespira

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