Le gaz de bullshiste

Le gaz de schiste fait briller les yeux de tous ceux qui n'y voient qu'une opportunité de plus d'empocher des quantités indécentes d'argent. Mais il provoque également la crainte de tous ceux qui se soucient un tant soit peu d'avoir un air propre à respirer et une eau potable à boire. Si l'on juge par leur traitement de ce problème, certains médias semblent avoir choisi leur camp.

Le 14 décembre, l'AFP publie un article - repris par plusieurs médias [1] - concernant l'impact du gaz de schiste sur la "donne énergétique mondiale". Dans cet article, chapeauté de la mention "Energie et environnement", il est énormément question d'énergie (ou plutôt de l'argent qu'elle rapporte), mais très peu d'environnement. Il s'évertue à lister les mirobolants bénéfices supposés du gaz de schiste et ses conséquences sur la géopolitique mondiale, mais n'évoque que très brièvement et allusivement les problèmes environnementaux qu'il soulève. Ce n'est pas la première fois qu'une telle désinformation à ce sujet a lieu en France [2] .

L'article, intitulé "Le boom du gaz et pétrole de schiste bouscule la donne énergétique mondiale", nous apprend entre autres "que les Etats-Unis deviendront le 1er producteur mondial de pétrole d'ici quatre ans, dépassant l'Arabie saoudite et la Russie et qu'ils parviendront à l'indépendance énergétique d'ici 2030." D'ailleurs, "pour le gaz naturel, l'indépendance est quasiment là", "une situation encore impensable il y a quelques années". Et même si "dans un marché totalement mondialisé, les Etats-Unis restent vulnérables à toute perturbation de l'approvisionnement", force est de constater que "l'Amérique du Nord a soudainement 100 années d'approvisionnement en gaz". Ce serait bête de s'en priver, non ?

Et le meilleur reste à venir. On apprend aussi que "les immenses ressources en hydrocarbures des gisements de schiste" sont une "manne d'hydrocarbures bon marché aux pays occidentaux" qui "génère des dizaines de milliards de dollars de revenus et crée des centaines de milliers d'emplois, une ruée vers l'or du XXIe siècle"

Ô joie, ô bonheur ! N'est-ce pas merveilleux ?

Mais ne nous emballons pas, car l'AFP est une agence de presse sérieuse et elle se doit d'exposer de manière équitable le revers de la médaille, à savoir les conséquences négatives du gaz de schiste et les arguments de ses opposants.

On apprend donc que la technique d'extraction est "décriée" (par qui? pourquoi?), que le gaz de schiste "soulève de sérieuses craintes pour l'environnement et la santé des riverains" (lesquelles? de la part de qui? ) et qu'"en France ou en Bulgarie, les inquiétudes environnementales bloquent l'exploitation" (quelles inquiétudes? de la part de qui?). Accessoirement, "en Grande-Bretagne, celle-ci fait débat" (pourquoi?)

Et voilà, c'est tout. Le paragraphe que vous venez de lire contient absolument tout ce qui se rapporte aux effets environnementaux du gaz de schiste et de son extraction : une trentaine de mots, moins de 250 signes, sur un article qui en compte plus de 3'800.  

Le déséquilibre qualitatif et quantitatif entre les niveau d'exposition respectifs des points de vue est proprement scandaleux. De pâles et timides "inquiétudes" dont on ne saura rien de concret, face à une parade de louanges à la gloire du nouvel eldorado des fossoyeurs de l'environnement.

Car il ne faut pas se faire d'illusion : comme pour les revenus du pétrole (dont les seuls bénéficiares sont les actionnaires des compagnies pétrolières), cette "manne" ne profitera bien évidemment pas à tous de la même manière. Non seulement la plupart d'entre nous n'y gagnera rien, mais en plus, nous devrons en payer le coût environnemental et sanitaire (ce qu'on appelle les externalités, à savoir les coûts "cachés" que les entreprises laissent gentiment à d'autres le soin d'assumer). La finance n'est pas la seule à tout faire pour privatiser les profits et socialiser les coûts. L'industrie de l'énergie se débrouille pas mal, elle aussi.

En réalité, la redistribution réellement équitable des bénéfices des ressources naturelles (qui n'est possible que si la production du pétrole est nationalisée) n'est pas près de se produire dans des pays comme les nôtres, où le libéralisme ambiant a une sainte horreur des nationalisations et où les médias dominants considèrent par exemple que les classes populaires vénézuéliennes sont "biberonnées aux programmes sociaux" d'Hugo Chavez [3], programmes évidemment financés par la "manne" pétrolière du pays. Alors vouloir nous faire croire aujourd'hui que les peuples profiteront des revenus du gaz de schiste, c'est vraiment nous prendre pour des crétins amnésiques.




[Notes]
[1] Les Echos, par exemple.
[2] Un exemple sur le site d'Acrimed : "France 2 s'enthousiasme pour la ruée vers le pétrole de schiste".
[3] Journal télévisé de la Radio Télévision Suisse, 8 octobre 2012. Visible en vidéo sur le site de la RTS.

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