Les clones du pluralisme

La démocratie suisse est l'une des plus participatives du monde. Mais pour assurer un fonctionnement réellement démocratique de ce système, une population bien informée est une condition sine qua non, ici plus qu'ailleurs. Et pour ça, le pluralisme des médias est essentiel. Heureusement que dans notre beau pays, on dispose d'un large choix de titres de presse divers et variés, pas vrai ?

Pas si sûr. Au risque de passer pour un alarmiste, je pense qu'aujourd'hui, en Suisse, le pluralisme des médias est en voie de disparition. La concentration de la presse écrite prend des proportions inquiétantes, surtout depuis le rachat d'Edipresse par Tamedia, en 2010. Ce groupe de presse, le plus grand de Suisse, détient en effet de nombreux titres en Suisse romande (20 Minutes, Le Matin, la Tribune de Genève, 24 Heures, Bilan, et j'en passe), sans compter de nombreux autres en Suisse alémanique. Voici un exemple concret et flagrant des ravages d'une telle concentration sur le pluralisme de l'information.

Lorsqu'une "étude" de l'Institut Towers Watson [1] est rendue publique le 22 novembre 2012, voici ce qu'on peut lire sur trois sites de titres de presse romands :

La Tribune de Genève

24 Heures

Le Matin


Voilà, voilà. Un bien bel exemple d'uniformisation de l'information et du pluralisme "pour faire genre". Au niveau du contenu, ces articles ne sont rien d'autre qu'une copie d'une dépêche ats/Newsnet [2]. Au niveau de la forme, ces trois titres, appartenant tous à Tamedia, arborent des designs similaires, pour ne pas dire identiques, dans le cas de la Tribune de Genève et de 24 Heures. On observe aussi que ces trois articles ont tous été publiés le même jour, à la même heure (19h36). Plus fort encore : les URL des trois pages web ont toutes un petit air de famille :

www.tdg.ch/suisse/employes-refusent-cotiser-davantage/story/10001351
www.24heures.ch/suisse/employes-refusent-cotiser-davantage/story/10001351
www.lematin.ch/suisse/employes-refusent-cotiser-davantage/story/10001351

Je crois que là, on atteint des sommets (ou on touche le fond, ça dépend du point de vue). De fait, pour cet article, ces trois sites ne sont rien d'autre que des sites "miroirs", et le nom du journal (pourtant fièrement orné d'un "250 ans" du plus bel effet, dans le cas de 24 Heures) fait office de vulgaire alias de nom de domaine ! Tout ça, bien évidemment, au nom de la rentabilité et de l'optimisation des coûts de production.

J'imagine la scène d'ici : quelque part, dans un bureau de Tamedia, à Zurich ou ailleurs, un employé (même pas besoin d'être journaliste) choisit une image passe-partout, clique sur un bouton et la dépêche d'agence est recopiée instantanément et à l'identique sur les trois sites, chacun avec un design légèrement différent. Ainsi, le lecteur a l'impression de choisir librement sa source d'information. Mais ça permet surtout à Tamedia de segmenter son lectorat et de proposer aux annonceurs un ciblage plus efficace du consommateur, en fonction de ses choix de lecture et donc, d'augmenter ses bénéfices. C'est malin, commercialement, mais c'est nocif au plus haut point pour la démocratie, a fortiori lorsqu'elle est fortement participative, comme en Suisse.



[Notes]
[1] Consultable ici
[2] Sur le site de Newsnet, on peut lire : "Newsnet offre un journalisme réactif et de haut niveau qualitatif [...] Newsnet est ainsi un partenaire extrêmement performant  pour les annonceurs nationaux. [...] L'offre comprend plusieurs combinaisons intéressantes de formats et d'emplacements publicitaires." Sans commentaires.

Écrire un commentaire

 Se rappeler de moi sur ce site

Capcha
Entrez le texte de l'image :