Imaginez une famille...

Le 19 novembre 2012, l'agence de notation Moody's abaissait la note de la France. Le lendemain, les téléspectateurs suisses ont eu droit à une petite leçon d'orthodoxie néolibérale à l'antenne de la RTS, par ce qui semble être le "journaliste économique" attitré de la chaîne. Hors, celui-ci ne comprend pas (ou feint de ne pas comprendre) ce qu'est la dette souveraine d'un Etat.

Au journal télévisé de la mi-journée, Nicolas Rossé est sur le plateau pour commenter le reportage consacré à l'annonce de la dégradation de la note de la France par Moody's [1].

Je commencerai par dire qu'à mon avis, cette nouvelle n'en est pas une : le fait même d'en parler est une forme de complicité avec les agences de notation, ces institutions privées, opaques, outrageusement pro-cycliques (exagérément optimistes quand les choses vont bien et pessimistes quand les choses vont mal) et en grande partie responsables de la crise actuelle. De là à proposer de carrément les interdire, il n'y a qu'un pas que je m'empresse de franchir allègrement.

Mais le plus grave n'est pas là. Le plus grave survient lorsque le journaliste économique "analyse" pour le téléspectateur la situation de la France. Voici ce qu'on peut entendre :

La France va de nouveau avoir un déficit budgétaire, cette année, de près de 5%, et ceci dure depuis des années. Imaginez une famille qui doive emprunter chaque année pour financer son train de vie. On voit tout de suite qu'on va dans le mur.

On applaudit bien fort Nicolas Rossé, pour son analogie stupide et fort peu originale : l'Etat doit gérer son budget comme le fait un "bon père de famille". Un grand classique de la pensée néolibérale au rabais, avide d'arguments fallacieux et trompeurs. Car bien sûr, comme tout le monde le sait, toute famille a la possibilité de frapper sa propre monnaie, de changer ses taux directeurs ou encore de lever des impôts. Décidément, rien n'y fait : il se trouvera encore et toujours des "journalistes économiques" (ou en tout cas décrits, et probablement payés, comme tels) pour sortir ce genre d'énormités dans les médias.

Au passage, on précisera à toutes fins utiles que la dette de la France (comme de beaucoup d'autres pays) est due en grande partie au remboursement des intérêts de cette même dette (dommage que l'Etat ne puisse plus se financer auprès de sa banque centrale à taux nul...) et au récent sauvetage du système bancaire (sans contrepartie, évidemment). "On voit tout de suite" que l'analogie pourrie de Nicolas Rossé "va dans le mur".

De plus, le journaliste en rajoute une couche en imaginant une famille qui doit emprunter pour "financer son train de vie". En général, lorsqu'on utilise ce terme, on ne parle que rarement du "train de vie" d'un sans-abri. Cette expression renvoie plutôt à des expressions comme "train de vie somptueux" ou " train de vie démesuré", bref, une forme de luxe irresponsable. Hors, quelles sont les dépenses d'un Etat ? Des écoles, des routes, des hôpitaux, un système judiciaire...

Je conçois fort bien que tout ça s'apparente, pour les néolibéraux acharnés, à une forme de luxe exagéré dont bénéficie le peuple d'assistés que nous sommes. Heureusement qu'ils sont là pour soulager le budget de l'Etat en privatisant à tour de bras, dans tous les secteurs possibles et imaginables. On commence à connaître la chanson. Etait-il donc nécessaire d'offrir une tribune supplémentaire à ce genre d'idées en faisant de la désinformation à l'antenne de la RTS ? Le jour où celle-ci aura été privatisée et que Nicolas Rossé se retrouvera au chômage, remplacé par un pigiste stagiaire sous-payé chargé de recopier des dépêches d'agences, peut-être lui viendra-t-il l'idée saugrenue de trouver ça injuste...



[Notes]
[1] A voir ici

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