La RTS a-t-elle peur des pirates?

En juillet 2009, la création du Parti Pirate Suisse (PPS) n'a pas été un bouleversement sur la scène politique helvétique. De fait, leur programme et leurs arguments sont souvent mal compris de la population, notamment en raison de leur traitement médiatique pour le moins approximatif. L'article publié par la Radio Télévision Suisse (RTS) à l'occasion de la naissance de ce parti atypique en est en un bien triste exemple.

Bizarrement, sur le site de la RTS, l'article est daté du 28 juin 2010 [1]. Toujours est-il qu'il débute ainsi (c'est moi qui souligne, dans toutes les citations) :

Les corsaires débarquent dans la politique suisse. Déclarant la guerre aux droits d'auteur, le Parti pirate suisse (PPS) a été fondé dimanche à Zurich par 124 "boucaniers".
A la barre de la nouvelle formation: Denis Simonet, un étudiant en informatique de 24 ans. Férus de bourses d'échange gratuites sur le web, les flibustiers désirent télécharger gratuitement des morceaux de musique et des films. Le parti ambitionne de présenter une liste lors des prochaines élections cantonales.
Après la naissance du premier Parti des pirates dans le pays scandinave en 2006, des formations politiques de ce type sont apparues en France, en Allemagne, en Autriche et en Espagne. Elles visent toutes à renforcer la sphère privée sur la toile et s'attaquent aux monopoles et brevets existant en la matière.

Dans cette introduction, les seules mentions au programme politique du parti concernent "la guerre [contre les] droits d'auteur". Car en effet, ses membres "désirent" (presque un caprice...) "télécharger gratuitement des morceaux de musique et des films". Ainsi, leur seul objectif semble être de passer leur journée devant leur ordinateur, loin des réalités et des problèmes des gens.

Cette image de féru "de bourses d'échange gratuites sur le web" provient d'un glissement sémantique qui ne date pas d'hier. Le terme de "pirate" désignait au départ un "pirate informatique", à savoir une personne accédant "par effraction" à des systèmes informatiques, dans un but positif (tests de sécurité, but éducatif) ou dans un but négatif (vol de données, mise hors service d'un réseau). Le terme a également été utilisé pour désigner des supports culturels contrefaits (VHS, CD ou DVD "pirate") et vendus illégalement à grande échelle. Aujourd'hui, un "pirate" désigne, pour le profane, toute personne qui télécharge illégalement de la musique ou des films, sans en tirer le moindre profit. Des articles comme celui de la RTS constituent bien évidemment un maillon du cercle vicieux qui conduit à cet usage biaisé.

On apprendra tout de même dans cette introduction que tous les partis de ce type visent "à renforcer la sphère privée sur la toile et s'attaquent aux monopoles et brevets existant en la matière." Donc le PPS aussi. Pourquoi ne pas commencer par ça ?

On passe donc à une description plus "approfondie" (tout est relatif, on va le constater) du programme du parti. Et là, la RTS fait très fort : sur les trois paragraphes restants de l'article, les arguments du PPS représentent un total de 1094 signes et ceux de leurs "opposants"... 1769 signes ! A supposer qu'un article annonçant la création d'un nouveau parti politique nécessite de donner une sorte de droit de réponse à qui que ce soit (ce dont je doute fortement), la moindre des choses eût été d'équilibrer le "temps de parole". Voilà pour l'aspect quantitatif, déjà pas glorieux. Qu'en est-il sur le plan qualitatif ?

Premier paragraphe, entièrement consacré aux arguments du PPS :

A l'assaut du droit d'auteur

Leur principal ennemi se nomme "droits d'auteur". Cette disposition légale permet par exemple à un compositeur de déterminer si et à quelles conditions ses oeuvres peuvent être jouées ou diffusées. Les droits d'auteur lui permettent de toucher un revenu. Amateurs de bourses d'échanges gratuites sur internet, les partisans du Parti pirate ne l'entendent pas de cette oreille. Car leurs plateformes préférées leur permettent parfois de télécharger des morceaux de musique ou des films protégés par des droits d'auteur.
"Il ne devrait jamais être illégal de faire partager à d'autres des copies et de distribuer ou écouter des oeuvres d'utilité publique", écrit sur sa page en ligne le nouveau parti suisse. Cet "usage équitable" bénéficie à toute la société, assure-t-il.

Bon, reprenons dans l'ordre. Le PPS a donc des "ennemi[s]", le principal étant les "droits d'auteur". Ce parti démarre décidément sur de bien mauvaises bases : à peine est-il né que déjà le voilà entouré d'ennemis... On découvre donc le premier d'entre eux. Il s'agit d'une gentille "disposition légale" qui permet par exemple à un compositeur de "toucher un revenu". Et voilà qu'arrivent les méchants pirates "qui ne l'entendent pas de cette oreille" et veulent, en substance, lui ôter le pain de la bouche, juste pour pouvoir regarder "des films protégés par des droits d'auteur". Le pire, c'est que leur programme n'est nullement le fruit d'une quelconque réflexion : ils en veulent au droit d'auteur "car" des plateformes permettent un échange de fichier. Une petite précision s'impose ici : le droit d'auteur nourrit (un peu) le petit musicien qui galère, mais aussi et surtout l'industrie culturelle (oui, l'expression est très moche, mais le concept l'est tout autant).

Quant à "l'usage équitable" (fair use, en anglais), c'est bien de le citer, mais l'expliquer, c'est encore mieux. A noter que la dernière partie de ce passage est la seule citation directe du PPS. Le reste des arguments du parti sont reformulés par l'auteur de l'article, contrairement aux "opposants" qui sont, on va le voir, largement cités.

Deuxième paragraphe, entièrement consacré aux arguments des "opposants", en l'occurrence, la SUISA :

La SUISA s'inquiète

"La protection des oeuvres est un droit humain", réplique Martin Wüthrich, porte-parole de la coopérative suisse des auteurs et éditeurs de musique SUISA. Interrogé par l'ATS, il fait valoir que les droits d'auteur sont garantis par de nombreux accords internationaux. "Il n'est pas question de revenir sur ce principe." Et de concéder toutefois: "Libre au Parti pirate, en revanche, de tenter de modifier la législation sur les droits d'auteur par la voie légale".
Selon Martin Wüthrich, se faire un nom en tant que musicien est comparable au succès d'une entreprise que l'on a montée soi-même. «Il est clair que la valeur ajoutée doit revenir au propriétaire de l'entreprise.» Une composition est protégée jusqu'à 70 ans après la mort de son auteur. Cette disposition constitue aussi, en plus de la rente provenant de la SUISA, une sorte d'assurance vieillesse, défend Martin Wüthrich. D'anciens membres de la coopérative vivent en effet partiellement des droits d'auteurs de leurs oeuvres car celles-ci sont encore jouées ou diffusées des décennies après leur création.

"La SUISA s'inquiète", donc. Et à raison, apparemment : le fameux "ennemi principal" du PPS (appelé ici "protection des oeuvres") est un "droit humain". La vache, moi aussi, je suis inquiet, maintenant ! Comment peut-on autoriser un parti qui se déclare ouvertement ennemi des droits humains ? Je suis d'ailleurs d'autant plus convaincu que Martin Wüthrich "fait valoir" des arguments pour nous convaincre, contrairement au PPS qui, souvenez-vous, nous "assure" et qu'on doit croire sur parole. Mais quels sont donc les arguments du monsieur ? D'abord, les "accords internationaux". Je signale à toutes fins utiles que certains accords internationaux sont à gerber, tant ils sont immoraux et vont à l'encontre des "droits humains". Les accords bilatéraux entre la Suisse et l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid (dès 1967), par exemple. Certains sont même censés garantir ce sacro-saint "principe" du droit de propriété intellectuelle, mais cachent en réalité une aberration législative, comme ACTA, par exemple.

Mais ce n'est pas tout. On a également droit à un argument faisant le parallèle avec "le succès d'une entreprise", grâce à sa "valeur ajoutée". C'est probablement d'une logique imparable pour tout patron de maison de disque, mais je connais une foule d'artistes que cette notion glacerait d'effroi. Et on ne s'attardera pas sur la logique qui veut qu'on continue de verser une "assurance-vieillesse" à des gens morts depuis 70 ans.

Tous ces arguments fallacieux généreusement repris ici ne devraient même pas nécessiter de droit de réponse de la part du PPS, tant les arguments pour les réfuter sont logiques, nombreux, et a fortiori, présents dans le programme-même du parti. Encore faut-il prendre la peine de le lire [2].

Troisième et dernier paragraphe, qui contrairement à ce que son titre indique, reprend en grande partie des arguments des "opposants", en l'occurrence un représentant de l'industrie du disque :

Revendications du Parti pirate

Pour le Parti pirate, il faut restreindre massivement ces droits. A ses yeux, la protection des brevets, qui permet la commercialisation d'une invention - un morceau de musique en l'occurrence -, est particulièrement dérangeante. La formation politique propose de limiter ce droit aux 5 ans qui suivent l'acte de création.
L'industrie musicale voit évidemment cette idée d'un mauvais oeil. "Les revendications du Parti pirate ne vont pas seulement à l'encontre des intérêts des travailleurs de la culture, ils s'opposent aussi à l'intérêt général", estime Wilfried Haferland.
Le représentant suisse de l'association internationale de l'industrie du disque IFPI rappelle que la production musicale est une affaire coûteuse. "Si cet investissement n'en vaut plus la chandelle, il n'y aura plus de production pour le grand public", avertit-il. Wilfried Haferland rejette aussi la légalisation complète des copies d'oeuvres d'utilité publique. "Sinon, probablement plus personne ne pourra continuer à vivre de la musique."

On observe d'abord que le début de ce troisième paragraphe rend caduc le deuxième et son ton alarmiste, puisqu'on constate (enfin!) que le PPS ne veut pas supprimer la "protection des oeuvres", mais simplement en changer les modalités, notamment en réduisant sa durée à 5 ans. Signalons au passage, qu'une fois cette "protection" retirée, l'oeuvre ne vas pas disparaître ou être détruite. Elle va, au contraire, commencer une deuxième vie dans le domaine public. Cette "vie non-commerciale" sera d'ailleurs sans doute plus enrichissante pour l'oeuvre (mais un peu moins pour l'industrie du disque, par définition fervente protectrice de ses propres intérêts financiers, est-il besoin de le rappeler).

Mais tout cela n'empêche pas l'article d'en remettre une couche, car même si, finalement, le PPS ne souhaite pas tuer les droits d'auteur (dans la "guerre" qu'il leur a déclaré), il estime tout de même, tel un parti totalitaire en devenir, qu'il "faut restreindre massivement ces droits" (ces "droits humains", comme on nous l'a subtilement rappelé au paragraphe précédent) "qui permettent de commercialiser une invention, un morceau de musique en l'occurrence" (paf, un bel amalgame bien foireux) et donc permettent le progrès, qu'apparemment le PPS trouve "dérangeant". Si je puis me permettre de prendre un exemple un peu plus pertinent que celui de l'auteur de l'article, le fait de protéger, au nom des brevets, les revenus d'une multinationale pharmaceutique au détriment du droit d'un malade à être soigné gratuitement, moi aussi, ça me "dérange". Comme l'a dit Albert Jacquard (pas spécialement un ennemi des droits humains) : "L'idée que la possibilité de guérir quelqu'un avec un nouveau médicament soit soumise à un droit d'entrée, car c'est ça l'objectif de la propriété intellectuelle, me semble au minimum barbare et au pire monstrueuse." Mais c'est sûr que l'exemple d'un morceau de musique présente l'avantage de ne pas s'aventurer trop loin dans la réflexion.

La suite est une petite pépite. Lire le représentant suisse de l'association internationale de l'industrie du disque nous parler de "l'intérêt des travailleurs de la culture" et de "l'intérêt général" a un côté assez cocasse qui n'échappera pas à qui s'intéresse un tant soit peu à l'histoire des lois concernant les droits d'auteur. Le tout suivi des poncifs habituels sur le fait que si les "investissements" ne rapportent plus assez, "il n'y aura plus de production pour le grand public" et que "plus personne ne pourra continuer à vivre de la musique". L'immense majorité des artistes qui galère pour vivre de sa musique appréciera. On l'aura bien compris, l'industrie du disque n'est donc absolument pas responsable de l'appauvrissement de l'offre musicale, et par conséquent, de la majorité des artistes. L'industrie du disque est humaniste dans l'âme et la culture lui doit tout. De l'information comme on les aime.


Conclusion

Voilà donc comment le lecteur découvre ce nouveau parti. Je vais tenter de résumer. En gros, tout est de la faute du PPS. Ses membres, guidés par l'envie de ne rien foutre (gratuitement) devant leur écran, sont des réfractaires au progrès dont le seul programme est de nuire à l'intérêt général en foulant avec mépris les droits humains, faisant mourir au passage les artistes et la culture. Dit comme ça, moi non plus, ça me donne pas envie de voter pour eux. Qu'y a-t-il alors d'étonnant à ce que les résultats électoraux du parti ne soient pas plus favorables? Non seulement la présentation du programme du parti est plus que lacunaire et n'aborde aucun des points, à mon sens, les plus importants du mouvement des partis pirates (protection de la vie privée, transparence dans la vie politique ou censure, par exemple), mais en plus, elle est totalement biaisée et semble sciemment conçue pour donner à tout prix une image négative et stéréotypée du PPS, le jour même de sa création.

En fin de compte, il semblerait que le Parti Pirate Suisse soit bel et bien entouré d'ennemis dès sa naissance, et grâce à cet article, je pense en avoir identifié un.


NB: l'article analysé ici a été rédigé à l'origine par l'Agence Télégraphique Suisse (ats), la plus grande agence de presse du pays, mais on peut considérer que la RTS assume l'intégralité des propos de l'article en choisissant de le publier tel quel sur ses propres canaux de diffusion.

[Notes]
[1] A lire ici
[2] Le programme du parti est disponible ici

1 commentaire

mardi 13 novembre 2012 @ 23:18 Charly Pache (Parti Pirate) a dit : #1

Merci, joli billet, de nos premières campagnes nous avons beaucoup d'histoires qui vont dans ce sens hélas. Et on se les raconte au coin du feu à défaut d'avoir des médias pour les relayer ;)

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