Made in RTS

Sur son site internet, la Radio Télévision Suisse (RTS) propose, à grand renfort d'infographies, de sondages et de "décryptages", un dossier spécial consacré à la présidentielle américaine. On n'en attendait pas moins de la part de la télévision publique suisse. Par contre, en attendait peut-être un peu plus.

Si on organisait un petit sondage (dont les médias sont si friands) demandant aux Suisses (ça marcherait sans doute aussi en France...) combien de candidats se présentent aux élections américaines, il y a fort à parier que peu de gens connaissent la bonne réponse. Autrement dit, les gens ne savent probablement même pas qui se présente. Mais peut-on les en blâmer, quand on voit le traitement journalistique de ces élections par la RTS ?

Pourtant, ce n'est pas faute de se gargariser de son rôle qui consiste à "faire mieux comprendre" ces élections, à l'aide d'un dossier spécial [1] réalisé grâce au "dispositif RTS" :

Radio, TV et Multimédia mobilisés
Des reportages et invités sur place, des éditions délocalisées, des décryptages, la RTS se déploie jusqu'au 6 novembre.

Mais dans les faits, il règne à la RTS un bipartisme assez hallucinant compte tenu des moyens investis (grâce à notre redevance, en l'occurrence) et qui ne laisse guère la place à des orientations politiques "alternatives". En voici quelques exemples. On démarre sur les chapeaux de roues avec la présentation du dossier (c'est moi qui souligne) :

Les dernières informations, les campagnes de Barack Obama et de Mitt Romney, les thèmes de campagne, les sondages et les tendances, les galeries photos et des précisions sur le système politique américain.

Bon, au moins, la RTS joue l'honnêteté et on sait à quoi s'attendre : il n'y a que deux candidats, point barre. Le reste est à l'avenant :

La guerre des pubs TV fait rage
Barack Obama, Mitt Romney et leurs groupes de soutien y auront consacré plus d'un milliard de dollars, ce qui constitue un record absolu.

La dernière ligne droite
Les deux candidats à la présidentielle américaine quadrillent le pays et en premier lieu les états-clés.

Les candidats entrent dans le sprint final
Barack Obama et Mitt Romney enchaînent les meetings dans les Etats-clés du scrutin.

Mais c'est normal, car depuis toujours, ce n'est pas une élection ouverte, c'est un "duel". La preuve grâce à une galerie photo :

Les dix derniers duels
Nixon-McGovern, Carter-Ford, Clinton-Bush, Bush-Gore ou Obama-McCanes (sic!), les dix derniers duels de la présidentielle américaine.

Puis, en bas de page, on tombe avec bonheur sur la vidéo très sérieusement intitulée "L'éclairage de RTSdécouverte: Pourquoi n'y a-t-il que deux partis politiques?", où la RTS balaie d'un revers de la main les candidats "tiers" et justifie son bipartisme en 18 secondes chrono :

En fait, il n'y a pas que les démocrates et les républicains, aux Etats-Unis. Il y a d'autres partis, comme le Tea Party ou le Green Party. Mais la manière dont on élit le président - en gros, celui qui obtient le plus de voix en un tour est élu - fait que les républicains et les démocrates dominent la vie politique américaine depuis le début du 18e siècle.

La RTS cite d'abord le Tea Party. Là, les journalistes font vraiment très, très fort. En effet, le Tea Party n'est tout simplement pas un parti. C'est un mouvement politique hétéroclite (qui soutient d'ailleurs Mitt Romney). Il existe bien un parti issu de ce mouvement, le Boston Tea Party, qui souhaitait présenter un candidat, mais il a été dissout (le parti, pas le candidat) le 22 juillet 2012, par manque d'activité de ses membres. La RTS cite ensuite le Green Party, parti véritable qui, lui, présente une candidate à ces élections. Comble du n'importe quoi, dans la petite animation explicative, la pile de bulletins symbolisant les voix obtenus par chaque "parti" est plus haute pour le Tea Party que pour le Green Party! Hors, le public connaît sans doute les idées du Tea Party dont les médias s'étaient généreusement fait l'écho il y a quelques années. Voilà comment on associe, dans l'esprit du profane qui souhaiterait "mieux comprendre" la politique américaine, une bande d'allumés créationnistes et un parti sérieux soutenu notamment par Noam Chomsky. J'appelle ça de la désinformation.

Et bien sûr, si les candidats "tiers" ne remportent jamais l'élection, s'ils ne jouent que très rarement un rôle significatif, si la politique américaine est sous la domination des républicains et des démocrates, c'est uniquement à cause du système électoral américain. Ce n'est absolument pas en raison de l'absence totale d'information dans les grands médias concernant les autres courants politiques...

Au final, la seule mention d'un candidat autre qu'Obama et Romney que j'ai retrouvée sur l'intégralité du site de la RTS en utilisant l'outil de recherche se trouve dans le "Lexique pour mieux comprendre la nuit électorale américaine" :

Un "Third party candidate" ou candidat d'un troisième parti est un candidat à la présidence qui n'appartient ni au parti démocrate ni au parti républicain. Aucun d'entre eux n'a jamais gagné une présidentielle mais leur présence peut peser sur le résultat final, remportant parfois jusqu'à 20% des voix (18,9% par exemple pour le milliardaire Ross Perot en 1992). Cette année, on compte une dizaine de "third party candidates", mais le plus populaire, le libertarien Gary Johnson, n'est crédité que de 1 à 5% des voix et ne devrait pas peser dans le résultat final.

Gary Johnson, le plus populaire ? Dans un sondage CNN de la dernière semaine d'octobre, il est crédité de 4%, Jill Stein de 1% et Virgil Goode de 1%. Mais il est précisé que ces chiffres sont à plus ou moins 3.5%... C'est aller un peu vite en besogne de voir en Johnson le candidat le plus populaire en terme de voix. Mais que voulez-vous, les sondages sont sans doute un outil que les médias n'ont guère l'habitude de manier.

Ah, au fait, au cas où quelqu'un s'en soucierait encore, il n'y a pas "une dizaine" (la vache, quelle précision) de candidats "tiers", mais quatre : Gary Johnson (libertarien [2]), Jill Stein (progressiste [3] et écologiste), Virgil Goode (droite populiste et chrétienne) et Rocky Anderson (social-démocrate). On pourrait me rétorquer que la RTS comptabilisait également les candidats qui ne peuvent mathématiquement pas gagner l'élection. Pas de chance, dans ce cas-là, le nombre passe à 15.

Soit dit en passant, un débat entre Johnson et Stein aurait été infiniment plus intéressant qu'un débat entre Obama et Romney (traité bien entendu en long, en large et en travers dans ce dossier)

Alors, serait-ce de la paresse ? Si seulement... Non, en journalisme, on appelle ça un choix éditorial. La logique selon laquelle ces candidats ne méritent pas qu'on en parle, vu qu'il ne gagneront probablement pas, explique peut-être justement le fait qu'ils ne gagneront pas. C'est beau, les prophéties auto-réalisatrices, mais celle-ci ne devrait pas avoir sa place en démocratie, contrairement à ce que pensent beaucoup de journalistes (demandez à Jean-Michel Apathie [4]).

Quant à l'éventuel argument que le public suisse n'a pas besoin de connaître les "petits" candidats pour comprendre les enjeux de ces élections (qui vont influer sur nos vies à tous), il sous-tendrait l'hypothèse selon laquelle la RTS choisirait de s'abaisser au niveau de Fox News quant à la qualité de son information, hypothèse que je n'ose évidemment pas envisager...

... jusqu'au moment où je tombe sur :

Les vidéos qui buzzent en marge de la campagne électorale américaine
A l'instar du nouvel épisode des Simpsons qui parodie la campagne électorale américaine, le net regorge de vidéos qui font le buzz, comme celle de cette fillette qui éclate en sanglots, lasse d'entendre parler de "Bronco" Bama et de Mitt Romney.

Encore merci, donc, à la RTS d'avoir su utiliser à si bon escient ses ressources et ses journalistes les plus chevronnés, dans le seul but de nous informer comme on le mérite.



[Notes]
[1] Consultable ici.
[2] Forme de néolibéralisme individualiste exacerbé, allant parfois jusqu'à demander la disparition complète de l'Etat.
[3] Dans l'Europe d'aujourd'hui, ça correspond à la gauche de la gauche.
[4] Lire "Jean-Michel Apathie, la démocratie et les 'candidats inutiles'" sur le site d'Acrimed.


2 commentaires

mardi 06 novembre 2012 @ 05:59 nashtags a dit : #1

Ce qui est étrange c'est que certains journalistes ne se rendent même pas compte que certains votes pour ces 3rd Candidates vont faire pencher la balance d'un côté ou d'un autre, en voix «négatives». Et aucun de ces « troisièmes candidats » n'a peur d'être taxé de l'effet « Avril 2002 » et du soi-disant « vote utile » (invention la plus stupide créee par un parti hégémonique n'acceptant aucune possibilité d'avoir « mieux, ailleurs » ) puisque pour eux, « Robamney » a le même programme que « Robamney ». Vu la dimension politique américaine, on n'est donc pas dans un vote de contestation (comme en 2002 et encore, on commence à se demander si en 2002 en France ce n'était pas déjà un vote d'adhésion...) mais dans un vote d'adhésion. Jill Stein s'en fiche royalement de faire perdre Obama. Obama et Romney sont ses opposants, même si elle sait qu'elle ne peut pas faire d'énormes résultats, elle sait déjà que 1% ou 2% fait que Obama et Romney savent qu'ils doivent compter sur ces voix qui ne reviendront pas à eux, quoiqu'il en soit...

Comme on dit « voter pour le moins mauvais » fait que celui qui reste au choix est toujours « mauvais ».

C'est effarant comme des gens de gauche peuvent soutenir Obama. Parce qu'en démocratie on se doit de voter pour celui qui représente le plus ses propres idées, et non pas pour celui qui a des chances de « gagner » ou risque « de perdre »...

À méditer...

dimanche 11 novembre 2012 @ 11:07 Ceza a dit : #2

On s'en fout des third candidates, l'UBS et le Crédit Suisse ne financent pas leur campagnes...

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