Un "penseur" sur les ondes de La 1ère

Le 20 décembre 2012, dans le Journal du matin de La 1ère (première radio publique de Suisse romande), on a pu entendre une interview de Francis Fukuyama, présenté comme "penseur et économiste américain, auteur de "La Fin de l'Histoire'." Mais ce que les auditeurs ne savent pas, c'est que cette interview n'est que le dernier épisode en date d'une mascarade qui dure depuis 25 ans. Et pour cause: les journalistes de La 1ère ne le savent pas non plus et y participent ainsi à leur insu. Mais ce n'est  pas une excuse.

Connaissez-vous la Fondation John M. Olin ? Probablement pas. Cette fondation, créée en 1953 par un magnat de l'industrie chimique et des munition, a pour but de financer des think tanks néolibéraux, comme par exemple la Heritage Foundation, un des plus célèbres d'entre eux. Mais pas seulement. Ses fonds servent également à financer des départements d'université et des publications, lui offrant ainsi un outil extrêmement puissant permettant d'imposer artificiellement les idées néolibérales dans le débat public. Voyons un exemple concret de mise en oeuvre de ce dispositif, sous la plume de Susan George, dans le Monde Diplomatique  [1]:

En 1988, M. Allan Bloom, directeur du Centre Olin pour l'étude de la théorie et la pratique de la démocratie à l'université de Chicago (qui reçoit chaque année 36 millions de dollars de la Fondation Olin), invite un obscur fonctionnaire du département d'État à prononcer une conférence. Celui-ci s'exécute, en proclamant la victoire totale de l'Occident et des valeurs néolibérales dans la guerre froide. Sa conférence est aussitôt reprise sous forme d'article dans The National Interest (revue qui reçoit 1 million de dollars de subventions Olin), dont le directeur est un néolibéral très connu, M. Irving Kristol, alors financé à hauteur de 326 000 dollars par la Fondation Olin en tant que professeur à la Business School de la New York University. M. Kristol invite Bloom, plus un autre intellectuel de droite renommé, M. Samuel Huntington (directeur de l'Institut Olin d'études stratégiques à Harvard, créé grâce à un financement Olin de 14 millions de dollars) à « commenter » cet article dans le même numéro de la revue. M. Kristol y va aussi de son « commentaire ». Le « débat » ainsi lancé par quatre bénéficiaires de fonds Olin autour d'une conférence Olin dans une revue Olin se retrouve bientôt dans les pages du New York Times, du Washington Post et de Time.

Vous l'aurez bien sûr deviné, l'obscur fonctionnaire dont parle ici Susan George s'appelle... Francis Fukuyama. Et presque 25 ans plus tard, ce pur produit idéologique est présenté comme un "penseur" et continue de faire son oeuvre de propagande à l'antenne de la radio publique d'une des démocraties les plus avancées de la planète, preuve s'il en est que les sommes colossales dépensées durant toutes ces années par la Fondation Olin portent leurs fruits et que l'imposture intellectuelle a désormais droit de cité dans le débat public.

Au vu de tout cela, on peut se demander pour quelle raison La 1ère a choisi d'interroger Francis Fukuyama ? Parce qu'on parle de lui dans d'autres médias ? On l'a vu, cela ne doit rien au hasard ou à son mérite. Parce qu'il est l'auteur d'un best-seller ? Etre propulsé dans les grands médias facilite largement les ventes d'un livre, aussi mauvais soit-il (demandez à Stephenie Meyer). Parce que ce qu'il dit est intéressant ? Peut-être, mais certainement pas plus que bien d'autres qui n'ont jamais la parole (ou presque). Et à choisir, pourquoi ne pas donner la priorité à quelqu'un qui ne soit pas un vendu ? Les gens souhaitant s'exprimer sont-ils si rares qu'il faille faire appel à un "penseur" en carton pour occuper trois minutes d'antenne ?

Mais attention, ce n'est pas terminé ! Quelques minutes plus tard, Luc Ferry est l'invité du jour de la rédaction et débarque en duplex de Paris  [2]. Les auditeurs sont vernis... Et quand "l'élégant agrégé de philosophie" commente Fukuyama, on atteint rapidement des sommets dans la démonstration de l'efficacité de la méthode Olin. Savourons :

J'entendais tout à l'heure Fukuyama, sur votre antenne. C'est celui, il faut rappeler peut-être pour nos auditeurs, qui a lancé il y a une vingtaine ou une trentaine d'années, oui plutôt une trentaine (sic) d'années d'ailleurs, un grand débat sur la fin de l'Histoire [...] Ça a suscité un débat mondial. Dans tous les pays occidentaux, on a discuté de cette question de la fin de l'Histoire et la plupart des intellectuels, notamment en France, ont décrété qu'évidemment, Fukuyama était l'archétype du crétin, qu'il avait rien compris [...] La vérité, c'est que Fukuyama avait totalement raison.

Quand on sait que ce "débat mondial" a été artificiellement et intentionnellement généré à coups de millions de dollars, on ne peut qu'être frappé par l'ignorance (ou la malhonnêteté intellectuelle) qui émane de ces propos de Luc Ferry. Mais le mal est fait : la grande majorité des auditeurs ne sait rien de tout ça et se voit infliger une deuxième ration de propagande à la sauce Olin. Je me prends à rêver d'un journaliste connaissant son sujet à fond et reprenant Luc Ferry sur la paternité réelle du "grand débat sur la fin de l'Histoire"... Mais ce ne sera pas pour aujourd'hui.

En conclusion, je remercie donc la Radio Télévision Suisse et La 1ère d'avoir bâclé son travail et d'avoir ainsi dépensé une partie de ma redevance pour participer à la stratégie marketing de propagande d'une fondation néolibérale financée par l'industrie chimique et des armes depuis 60 ans pour imposer ses idées au monde entier. Sincèrement, merci.


[Notes]
[1] Août 1996, "Comment la pensée devint unique". En gras, c'est moi qui souligne.
[2] A écouter ici.

1 commentaire

vendredi 21 décembre 2012 @ 09:41 Michelle a dit : #1

Merci pour cet éclairage! Je suis souvent surprise par le choix de ces "experts" venant de Paris. Ils semblent avoir une aura particulière auprès des journalistes RTS!

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