Peuples d'Europe, allez vous faire foutre

Le 12 octobre 2012, le comité Nobel a décerné le Prix Nobel de la paix à l'Union Européenne.  Certains ne s'en étonnent pas et, dans un élan d'autosatisfaction empli d'ignorance, vont même jusqu'à saluer le prix. Mais beaucoup y voient un ignoble bras d'honneur sans vergogne des gouvernants aux gouvernés. Voyons comment est attribué ce prix qui, à ce rythme-là, ne vaudra bientôt pas plus qu'un titre de Miss Poitou-Charentes.

Le Prix Nobel de la paix récompense « la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix. »

Suite à certaines critiques, depuis 2005, le prix revient à des personnes, groupes ou organismes qui auront engagé leur existence au service des droits de l'homme, de la promotion du modèle démocratique ainsi que de la défense des voies de la diplomatie.


Ce qui distingue le Prix Nobel de la paix des autres catégories – outre son attribution par un comité norvégien composé d'ancien membres du parlement et basé à Oslo – c'est le manque de recul historique sur celui ou celle qu'il récompense. En effet, que pensez du Prix Nobel de la paix de Barack Obama en 2009, quelques mois à peine après son entrée en fonction ? Ou encore de celui attribué à Kissinger et Lê Đức Thọ en 1973... soit deux ans avant la fin de la guerre du Viet-Nam ? Lê Đức Thọ a d'ailleurs eu la décence de le refuser pour cette raison. Kissinger, lui, s'est fait une joie de l'accepter, comme l'Union Européenne aujourd'hui.


Ce manque de recul sur le cours de l'Histoire explique certaines des personnalités qui furent proposées pour recevoir ce prix, au fil des années. Les listes de sélectionnés ne sont rendues publiques que bien longtemps après les faits. On connaît aujourd'hui les listes des sélectionnés de 1901 à 1955. En parcourant cette liste, on trouve des noms parfois surprenant : Hitler a été proposé en 1939, Mussolini en 1935 ou encore Staline en 1945 et 1948 ! A contrario, certaines personnalités sont remarquablement absentes de la liste des lauréats : Gandhi, Eleanor Roosevelt ou encore Ken Saro-Wiwa n'ont en effet jamais remporté le prix. Mais qui décide ?


Le comité qui décerne le Prix Nobel de la paix est composé de cinq membres, tous anciens membres du parlement norvégien, et qui doivent faire leur choix parmi les propositions argumentées faites par des membres d'Assemblées nationales, d'anciens lauréats, de professeurs d'université, de magistrats spécialisés en droit international, etc... Voici les cinq membres actuels de ce comité (accompagné d'une brève biographie non exhaustive) :

- Thorbjørn Jagland : ancien Premier Ministre norvégien, actuel secrétaire général du Conseil de l'Europe, membre du Parti du Travail (majoritairement favorable à l'adhésion à la CEE et à la CE, en 1972 et 1994)

- Kaci Kullman Five : ancienne membre du parlement norvégien du parti conservateur de droite Høyre (le plus pro-européen de Norvège), membre du conseil d'administration de Statoil, plus grande compagnie pétrolière de Norvège.

- Inger-Marie Ytterhorn :  ancienne membre du parlement norvégien du Parti du Progrès, libéral et militant pour le libre-marché et la déréglementation de l'économie.

- Berit Reiss-Andersen : membre du Parti du Travail, ancien Secrétaire d'Etat pour le Ministère de justice et de police.

- Ågot Valle :  ancien membre du parlement norvégien du Parti Socialiste de Gauche, opposé à l'adhésion de la Norvège à l'UE. Elle est proche de l'organisation Nei Til EU (« Non à l'UE »)

On le voit, le comité n'est pas vraiment un melting pot représentatif de tendances politiques diverses et variées (on passera sur le fait que seuls d'anciens politiques norvégiens semblent habilités à désigner qui œuvre le plus la paix). Sur les cinq membres actuels, quatre sont issus de la droite néolibérale et/ou pro-européenne, dont l'actuel secrétaire général du Conseil de l'Europe. Seule Ågot Valle se situe à gauche sur l'échiquier politique et s'oppose à l'adhésion de la Norvège dans l'UE. Mais ça n'empêche pas, par exemple, Daniel Vernet d'affirmer dans un article sur Slate.fr  [1] : «  […] l'UE est distinguée par le prix Nobel de la paix, qui plus est, par le comité du Parlement de Norvège, un pays qui par deux fois a refusé par référendum de rejoindre "l'Europe" », laissant entendre que le choix du comité est d'autant plus parlant et indépendant que ses membres seraient anti-européens... On l'a vu, c'est en réalité tout le contraire. D'un point de vue factuel, la phrase de Daniel Vernet n'est pas fausse (le peuple norvégien a effectivement refusé l'adhésion à deux reprises), mais elle est clairement tendancieuse et vise à masquer le fait que le comité est majoritairement et ouvertement pro-européen.

Mise à jour du 16 octobre: Ågot Valle, le seul membre "non aligné" et notoirement euro-sceptique du comité, était absente pour cause médicale. D'après son mari, elle n'aurait jamais accepté l'attribution du prix à l'UE (le vote doit se faire à l'unanimité)


Alors que penser de ce prix ? Pour beaucoup, ce prix montre une fois de plus la déconnexion entre les élites gouvernantes et les peuples. Certes, l'UE a été construite sur des idéaux démocratiques et humaniste. Mais son évolution lui a fait prendre la forme d'un monstre néolibéral, écrasant de tout son poids les peuples d'Europe, leur imposant austérité, chômage structurel de masse et avenir sans espoir. Certes, l'UE a su réduire les conflits entre les nations européennes, mais la paix militaire n'est rien sans la paix sociale. Les Etats sociaux sont démantelés et les peuples sont mis à genoux, pour satisfaire à l'appétit insatiable des marchés. L'attribution de ce prix est alors ressenti comme une insulte et un moyen de propagande pro-européenne absolument infect. Les politiques économiques de l'UE de ces dernières années sont responsables de ravages incommensurables sur les sociétés et les conduisent tout droit dans le mur. Chômage, pauvreté, désespoir, et tout ce qui s'en suit : dépressions, alcoolisme, toxicomanies, suicides, hausse de la criminalité, et à terme, anomie et désintégration des normes assurant l'ordre social.


La paix assurée par l'UE est une paix de façade. Sa démocratie est une démocratie de pacotille. Combien auront-t-elles coûté, financièrement, politiquement, humainement ? De combien de morts et de vies détruites le néolibéralisme appliqué avec zèle par l'UE est-il responsable ? Peuples d'Europe, crevez en paix, car l'Union Européenne veille sur vous...



[Notes]
[1] Article à lire ici

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