Les pigeons et le perroquet

Les téléspectateurs suisses ont eu droit à une belle démonstration de dialectique médiatique et de circulation circulaire de l'information, à l'occasion d'un reportage où Jean-Philippe Schaller, le correspondant de la RTS à Paris, apporte son soutien, volontaire ou non, aux pauvres entrepreneurs victimes de la fiscalité.

Jean-Philippe Schaller est un récidiviste. C'était déjà lui l'auteur de l'affligeant reportage sur le « trio infernal » , décortiqué ici-même. Une fois de plus, le 9 octobre 2012, il commet un reportage pour le moins médiocre [1]. Soyons méthodique et prenons les choses dans l'ordre. Commençons par le lancement du reportage par Darius Rochebin:

La polémique sur la fiscalité en France : les pigeons font de la résistance. Ils s'intitulent eux-mêmes les "geon-pi", en verlan. Ce sont des entrepreneurs qui jugent confiscatoire le projet d'imposition du gouvernement. Beaucoup de jeunes patrons parmi eux. Beaucoup de start-ups très dynamiques. Ils ne correspondent pas au cliché du bourgeois égoïste qui thésaurise, d'où l'embarras du pouvoir.

- « Les pigeons font de la résistance »  : Référence inoffensive à un film bien connu et qui a l'avantage de rendre la cause sympathique, comme le surnom en verlan.

- « confiscatoire »  : Darius Rochebin reprend ici un terme utilisé par le "mouvement" lui-même. Mais il conviendrait de noter le coté cocasse de l'utilisation de ce quasi-pléonasme. Tout le monde juge les impôts plus ou moins "confiscatoires" ("fisc" a la même racine, étymologiquement). C'est d'ailleurs pour ça qu'on gagne des voix aux élections en promettant des baisses d'impôts. J'irais même jusqu'à dire que les impôts sont, par nature, confiscatoires (surtout quand ils servent à rembourser la dette contractée pour sauver la finance et ses excès), et que les revendications de ce "mouvement" sont donc, par nature, dénuées de tout fondement.

- « projet d'imposition du gouvernement »  : A opposer aux "réformes" qui, elles, n'ont pas d'instigateur désigné (et pourtant, en général, c'est aussi le gouvernement) et sont souvent "nécessaires" pour ne pas sombrer dans l'"archaïsme".

- « Beaucoup »  (deux fois) : Peut-être pas tant que ça, finalement. Nous allons y revenir.

- « jeunes patrons » , « start-ups très dynamiques »  : Le "mouvement" a été lancé par Jean-David Chamboredon, directeur général du fonds d’investissement français ISAI, qui rassemble plus de 70 entrepreneurs issus de 57 sociétés [2], dont Google, Wanadoo, Micromania, Kelkoo... Il est soutenu par Pierre Chappaz, ex-directeur marketing d'IBM, fondateur (avec plusieurs ancien de chez Bull, 1,1 milliards d'euros de chiffre d'affaire en 2009) de Kelkoo (tiens, comme le monde est petit), société détenue par Yahoo, et Wikio, qui a fusionné... avec Ebuzzing, dont le fondateur, Frédéric Montagnon, soutient également ce "mouvement" [3]. Non seulement on est entre amis, mais en plus, personne n'a réellement le profil du « jeune patron de start-up dynamique »  tel qu'on peut l'imaginer : tout droit sorti de ses études, avec quelques économies en poche et des rêves pleins les yeux.

- « Ils ne correspondent pas»  : Doit-on le croire sur parole ? La suite nous prouvera le contraire.

- « cliché du bourgeois égoïste qui thésaurise »  : Souvenez-vous-en, nous allons y revenir.

Se faire plumer, dépouiller, duper. Voilà ce que veut dire pigeonner, et voilà le symbole choisi par quelques entrepreneurs pour protester contre le projet du gouvernement d'aligner la fiscalité du capital sur celle du travail. Le site internet lancé il y a une semaine fait un véritable tabac, même si cet économiste, qui avoue trouver cela plutôt drôle, n'est pas dupe.

- « Se faire plumer, dépouiller, duper »  : On commence par bien répéter le concept, pour faire entrer l'image dans la tête du téléspectateur. Et c'est l'occasion d'utiliser le dictionnaire des synonymes tout neuf de la rédaction.

- « par quelques entrepreneurs »  : Vous vous souvenez des « beaucoup » de tout à l'heure ? Que sont-ils devenus ?

- « projet du gouvernement »  : Encore une fois, les "réformes nécessaires" ne désignent que les projets d'affaiblissement de l'Etat social.

- « le site [...] fait un véritable tabac »  : La circulation circulaire de l'information illustrée. 1) On parle du site 2) le site reçoit beaucoup de visiteurs 3) on dit qu'il fait un tabac 4) le site peut dire qu'on parle de lui 5) on en parle encore plus, et ainsi de suite. Jean-Philippe Schaller se trouve à la 3e étape de la chaîne et participe, sans doute bien involontairement et malgré lui, à cette spirale sans fin et sans intérêt. Mais nous sommes là pour le lui rappeler. Notons au passage que le « tabac » est « véritable ». Par opposition aux "faux tabacs" médiatiquement orchestrés ?

- « avoue trouver cela plutôt drôle »  : Quel intérêt y a-t-il à le signaler ? Est-ce pour rappeler l'image sympathique du "mouvement" ? Ou peut-être pour éloigner les mots « économiste »  et « n'est pas dupe »  dans la phrase et en diluer ainsi le sens ?

Olivier Pastré, professeur d'économie :
Ils ont, dans ce domaine-là, un sens de la communication très développé. Ils en ont rajouté une couche dans le "nous ne sommes pas aimés". [...] Il est vrai que dans l'ensemble des mesures fiscales qui ont été prises par ce gouvernement, les fortunes, les revenus élevés, vont être plus sollicités que ne le sont les catégories sociales moins favorisées.

On aurait préféré avoir son avis d'économiste sur la pertinence de leurs revendications et bien-fondé de leurs arguments. La question lui a peut-être été posée, mais ça ne nous est pas montré. Il nous est dit qu'il n'est « pas dupe », il confirme que c'est une opération habile de communication... mais termine en exposant un état de fait qui paraît presque la justifier. La sélection par le journaliste des passages de l'intervention d'Olivier Pastré semble l'avoir vidée de sa substance et n'avoir pour but que de permettre une transition avec la suite. La tyrannie de la forme sur le fond...

Pas étonnant, donc, que les patrons relaient la complainte de l'entrepreneur travaillant 70 heures par semaine et qui, après 10 ans de dur labeur, se verrait taxer à 60% sur les plus-values de cession, s'il vend son entreprise.

- « Pas étonnant, donc » : Ce n'est peut-être pas étonnant, mais c'est sacrément égoïste. En fait, à y regarder de plus près, cette phrase confirme le « cliché du bourgeois égoïste qui thésaurise» au lieu de contribuer à la société et soulager les classes les moins favorisées. "On propose de les faire participer davantage pour aider les autres. Il se plaignent et ce n'est pas étonnant (parce qu'ils préfèrent thésauriser)" Ou comment faire vivre un cliché. Boum, une balle dans le pied.

- « les patrons relaient » : Que ce soit bien clair, les « patrons » (les "grands" patrons, je suppose) ne font que « relayer » (comme Jean-Philippe Schaller). Le patronat n'est en aucun cas partie prenante dans cette affaire, ni responsable d'une opération de lobbying camouflée dans du verlan pour paraître sympathique et être plus facilement relayée par les médias.

- « la complainte de l'entrepreneur » : A opposer à "la grogne" des enseignants ou des cheminots qui "prennent les usagers en otage".

- « l'entrepreneur travaillant 70 heures par semaine » : Le même « petit entrepreneur" qui gagne plus de 30 000 euros et dont Darius Rochebin relayait la complainte il n'y a pas si longtemps [4] ?

- « dix ans de dur labeur » : A comparer aux plus de 40 ans de farniente de l'ouvrier-métallurgiste, par exemple ?

- « taxer à 60% sur les plus-values de cession » : Quel était le taux jusqu'à maintenant ? Quel a-t-il été dans le passé ? Quel est-il dans d'autres pays ? Mystère. C'est le coeur-même du sujet, mais peu importe. Et peu importe que le taux de 60% soit un maximum, ou que des aménagements soient prévus pour de nombreuses exceptions (départ en retraite, par exemple). Si le téléspectateur veut être informé correctement, il devra se débrouiller tout seul.

Guillaume Cairou, fondateur et PDG de Didaxis :
Ce mouvement, en tout cas, des entrepreneurs pigeons, c'est un mouvement de bon sens. Les entrepreneurs, ce sont des gens qui travaillent. [...] Si on remet une couche de taxations sur le capital, telles que celles qui sont envisagées aujourd'hui, on va définitivement tuer les entreprises qui créent de la valeur en France, qui créent de l'emploi en France.

Je crois que cette logorrhée néolibérale vide de tout argument rationnel se passe de commentaire. Je rappelle que celui qui assène cette propagande éhontée est censé être un « jeune patron » qui « ne correspond pas au cliché du bourgeois égoïste ».

Le gouvernement a donc très vite senti l'impact de ce mouvement de patrons indignés et a revu sa copie. Il ne veut pas être taxé de racisme anti-entrepreneurs, comme on a pu l'entendre de la part du syndicat patronal.

- « très vite senti l'impact » : Impact provoqué par la multiplication depuis une semaine des articles et des reportages sur ce "mouvement" ? Je vous laisse deviner.

- « patrons indignés » : Associer les termes "patrons" et "indignés", je crois que ça se passe de tout commentaire, tant c'est pitoyable. Et quand bien même ce serait une expression utilisée par le "mouvement", la reprendre sans distance et sans en saisir la portée est indigne d'un journaliste payé par notre redevance pour nous informer. Mais manifestement, un correspondant de la RTS à Paris, ça ose tout.

- « revu sa copie » : Le gouvernement n'a pas concédé ou reculé après avoir défendu sa position. La maîtresse lui a simplement rendu son travail et l'a envoyé "revoir sa copie", c'est-à-dire corriger les erreurs qu'il y avait laissées (les bribes de politique de gauche qui traînaient). Mais à quoi ressemble cette copie revue et corrigée ? Qu'est-ce qui a changé ? Une fois de plus, c'est le silence complet sur ce qui me semble pourtant être au coeur du débat.

- « Il ne veut pas être taxé de racisme anti-entrepreneurs » : Ce qui compte, ce n'est pas de quoi on le taxe, mais plutôt d'où émanent les critiques. J'en veux pour preuve que le gouvernement est régulièrement taxé de "racisme anti-musulman", de "racisme anti-jeunes", de "racisme anti-vieux", de "racisme anti-ouvrier" ou "racisme anti-paysans" sans que cela ne semble lui poser le moindre problème et sans qu'il ressente le besoin de "revoir sa copie". Il faudrait plutôt utiliser la phrase suivante: "Il ne veut pas être critiqué par le patronat." C'est plus concis et tout aussi exact.

Pierre Moscovici, ministre français de l'économie
Quand une revendication légitime ou une préoccupation légitime s'exprime, il faut l'entendre. C'est ce que nous avons fait.

Le pantalon autour des chevilles, c'est pour mieux entendre ? Décidément, ce gouvernement fait peine à voir. Conclusion du journaliste :

Il aura suffit d'une campagne habile sur internet et de quelques patrons de start-ups pour faire fléchir le gouvernement. De quoi laisser un goût amer aux salariés de PSA et d'Arcelor-Mittal qui attendent toujours un geste fort du gouvernement pour sauver leur emploi et qui le diront demain, dans la rue.

- « Il aura suffit d'une campagne habile sur internet » : Et habilement relayée, sous vos yeux ébahis, par un Jean-Philippe Schaller complice. Campagne d'autant plus efficace qu'elle n'émane pas de "cinq gus dans leur garage" (© Christine Albanel, 2009). Le site internet du "mouvement" (defensepigeons.org [5]) est enregistré au nom de Yael Rozencwajg, qui se présente sur son blog comme "la fondatrice de YOPPS Digital Media, agence aidant les entreprises internationales à améliorer leur marketing internet." [6]  Sur Internet, comme dans les autres médias, il ne faut surtout pas oublier que ce sont toujours les classes les plus aisées qui ont la plus grande maîtrise des moyens de diffusion de leur idées.

- « quelques patrons de start-ups » : Encore une fois, où sont passés les « beaucoup » de Darius Rochebin ? Au final, on n'aura même pas droit à une estimation grossière du nombre de personnes impliquée dans ce "mouvement".

- « De quoi laisser un goût amer aux salariés de PSA et d'Arcelor-Mittal » : Heureusement que la plupart d'entre eux ne regardent pas la RTS, pour qui il vaut mieux consacrer deux précieuses minutes d'antenne à la "victoire" facile du lobby des entrepreneurs plutôt qu'aux luttes légitimes et de longue haleine des ouvriers. De quoi laisser un goût amer, en effet.

- « qui attendent un geste fort du gouvernement pour sauver leur emploi » : Si les médias défendaient la cause des ouvriers avec autant de zèle que la cause du patronat, peut-être que le gouvernement aurait « très vite senti l'impact » de leur mouvement et « revu sa copie » en faveur des travailleurs. D'autant que sauver les emplois de la multitude me paraît plus important que de sauver les richesses de quelques-uns.

- « qui le diront demain, dans la rue » : Un pavé bien placé vaut toutes les campagnes marketing du monde...

Conclusion

Est-ce trop demander que d'obtenir des informations précises et pertinentes de la part de notre télévision publique ? Est-ce normal que moi qui ne suis pas journaliste, dans les trois heures qui m'ont été nécessaires à la rédaction de cet article, sans sortir de chez moi, j'ai découvert plus d'éléments susceptibles de m'éclairer sur la situation que ce que nous a appris le correspondant de la RTS à Paris ?




[Notes]
[1] Séquence visible ici
[2] Le site d'ISAI. En bas de page, on peut lire cette précision fort intéressante:
"La présence sur cette page des logos de ces sociétés n'est représentative d'aucune relation directe entre ISAI Gestion, les fonds gérés par ISAI Gestion et lesdites sociétés. Elle illustre uniquement le fait que certains fondateurs ou co-fondateurs, certains dirigeants ou anciens dirigeants de ces sociétés ont souscrit à titre individuel dans le FCPR ISAI DEVELOPPEMENT géré par ISAI Gestion." Nous voilà rassurés.
[3http://www.geonpi.net/une-loi-de-finances-anti-start-up-le-texte-fondateur.html
[4] Article ici-même.
[5] Notez le choix du nom de domaine en .org, plus institutionnel, alors même que le nom de domaine defensepigeons.com, à la consonnance plus commerciale, est disponible. Une des base du marketing sur internet, c'est le choix du nom de domaine... 
[6http://yaelsworld.com/

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